Le Journal d’Anne Frank (Retour sur la Shoah, 1er volet)

Bonjour à tous, je vous retrouve pour un sujet moins réjouissant puisque lié à une partie particulièrement sombre de notre histoire, une partie que nombreux souhaiteraient oublier : le nazisme…

Je ne suis liée d’aucune façon à la Shoah puisque je ne suis pas juive, personne dans ma famille ne l’est à ma connaissance et pourtant, le génocide juif et en particulier l’horreur des camps a toujours produit sur moi une espèce de fascination mêlée de répulsion, une espèce de frisson d’horreur et toujours la même question : Pourquoi ? Comment en est-on arrivés à une telle abomination ? Qu’est-ce que cela révélait sur la société de l’époque ? Une telle horreur pourrait-elle se reproduire aujourd’hui ? Peut-on seulement croire en l’être humain après avoir eu connaissance de toutes ces atrocités, de la Shoah, de l’esclavage, des génocides en tous genres, des massacres de civils, d’Oradour-sur-Glane et de la bombe Hiroshima ?

Ce qui est fondamentalement effrayant je trouve dans le génocide juif, c’est cette volonté froide d’éliminer méthodiquement un peuple tout entier désigné comme bouc émissaire et ce depuis le Moyen-âge (déjà à l’époque de la peste, on accusait les juifs d’empoisonner les puits et on organisait des sortes de massacres punitifs), cette mécanique bien huilée dont chaque étape a été minutieusement pensée et calculée afin d’éradiquer toute une population coupable du seul crime d’existence…Cela me préoccupe d’autant plus que je n’ai pas vraiment l’impression que la page a été tournée…On entend encore beaucoup de commentaires antisémites dans la vie de tous les jours déguisés dans des petites phrases (« C’est un nom juif ça… » ; « Il y a trop de juifs dans la finance, ça doit être un complot… » ; « Il a vraiment une tête de juif » et l’insupportable « Nan, mais c’est plus compliqué que ça, je ne suis pas antisémite, je suis anti-sionniste »). Si je devais terminer ce questionnement par une note pessimiste et un tantinet moraliste, ça serait celle-ci : n’oubliez jamais que cela a eu lieu, souvenez-vous et apprenez des erreurs de vos aînés, sachez repérer les signaux qui ont mené progressivement, une étape après l’autre, à la montée du nazisme et surtout, restez toujours vigilant car l’histoire a parfois la fâcheuse tendance à se reproduire…

C’est en partie pour répondre à ce questionnement, pour satisfaire ma curiosité personnelle mais aussi pour parfaire ma culture littéraire classique que je me suis lancée dans ce que je peux appeler une étude en trois actes, trois volets consacrés au même sujet, trois œuvres toutes dans une veine différente. En voici le premier, le mondialement connu « Journal d’Anne Frank » (inutile je suppose d’en préciser l’auteure…).

Difficile de s’attaquer à un tel monument, en partie parce qu’il est très connu et particulièrement apprécié de tous les publics, lecteurs chevronnés comme occasionnels, mais aussi parce que c’est un véritable symbole, le symbole de l’espoir et de la jeunesse sur toile de fond de la barbarie nazie. C’est donc avec des pincettes que je m’attaque à ce sujet délicat, émettre une critique des qualités littéraires de ce qui a dépassé son statut de livre pour devenir presque un texte religieux.

L’intrigue :

Le Journal d’Anne Frank, c’est l’histoire véritable et authentique d’Anne Frank, fille d’Otto et Edith Frank, une famille juive qui a fui la montée du nazisme en Allemagne pour s’installer aux Pays-bas. Otto Frank était banquier à Francfort il me semble et il a su voir les signes avant-coureurs de la catastrophe qui s’annonçait. Il a ouvert une entreprise de pectine et d’épices aux Pays-bas avec sa famille. Hélas, c’est la même histoire qui s’est répétée et au début de l’année 1942, alors que Anne a treize ans, la famille Frank reçoit une convocation à comparaître devant les S.S. pour Margot Frank, la jeune soeur d’Anne. Otto précipite donc la réalisation du plan qu’il avait préparé, organisé l’escamotage en coulisses de la famille Frank.

Pour ce faire, il a cédé sa société au moins sur le papier à des porte-noms, le mari de sa secrétaire et un autre homme afin d’échapper aux lois visant à recenser les entrepreneurs Juifs, dans le but nul doute de les spolier de leurs biens. Ils se cacheront donc dans l’Annexe, une partie dissimulée aux Deuxième et Troisième étages de l’entrepôt d’épices d’Otto Frank qui garde néanmoins les revenus de sa société. C’est une partie accessible par un unique escalier et dissimulée par une porte camouflée par une bibliothèque, suffisamment spacieuse pour que huit personnes puissent y vivre à condition de se tasser. C’est dans cette Annexe que vivra Anne Frank deux années durant en compagnie de sa famille et d’un couple juif, les Van Pels et leur fils Peter. Le vieux Dussel les rejoindra un peu plus tard. Ce n’est pas facile de vivre pendant deux ans entassés les uns sur les autres quand on ne peut ni sortir nu faire de bruit ni même ouvrir les fenêtres pour aérer. Anne décrit avec une plume assez sévère les adultes qui l’entourent, leurs chicaneries, leurs petites manies, leurs inimités ridicules…Elle brosse un portrait de chacun des habitants de l’Annexe, de leurs traits de caractère les plus saillants, de leurs opinions et de leurs centres d’intérêt. On apprend à connaître au final tout ce petit monde, à s’attacher parfois…

C’est également le récit de la guerre vue de l’intérieur, de ses privations (les patates pourries, les légumes pourris eux aussi et le manque de variété), du marché noir et de l’inflation (j’ai calculé et un œuf coûtait plus de 60 euros actuels…). Anne raconte, surtout au début, les difficultés qu’elle a pour trouver des cahiers, des manuels scolaires et surtout des vêtements…Elle est contrainte comme beaucoup de porter des manteaux devenus râpés et beaucoup trop petits pour elle, des souliers troués…

Elle parle également de ses amitiés, de ses relations tendues avec sa mère et de son admiration pour son père surnommé Pim et sa sœur qu’elle voit un peu comme un modèle et enfin de ses grandes discussions avec Peter. Au fil de son témoignage, elle abordera de plus en plus les questions de la politique, du Débarquement, de l’avancée du front, des villes bombardées et des attentats ratés contre Hitler. Elle parle un peu plus épisodiquement de la religion, de sa propre maturation personnelle, de son désir de devenir une personne meilleure, de ses propres aspirations, des ambitions malheureusement tuées dans l’oeuf par sa fin brutale. Au final, elle garde une certaine volonté, un certain espoir et une vision résolument optimiste du monde et cette vision donne une portée assez lumineuse à son témoignage car comme elle le dit elle-même, elle a beau être lucide sur ses chances de survie, elle ne peut rien bâtir sur une base de mort et de destruction.

Le journal s’achève brutalement par une entrée comme toutes les autres datée du 1er août 1944. Une simple phrase en italique nous annonce qu’ici se termine le Journal d’Anne Frank. La lecture s’achève sur une Postface qu explique brièvement le triste sort qu’on connu les habitants de l’Annexe : le 3 août 1944, après deux années passées dans la clandestinité, période anormalement longue pour l’époque car très peu demeuraient aussi longtemps cachés, les Frank et les Van Pels sont arrêtés sur dénonciation. Les soupçons se sont un temps portés sur un magasinier d’Amsterdam puis sur la soeur de Mep, leur protectrice. Personne ne saura au final même si les S.S. durant leur procès ont affirmé qu’il ‘agissaient d’une femme. La postface nous explique en quelques lignes, deux pages tout au plus, comment sont morts chacun des membres de l’Annexe et on avait beau le savoir depuis le départ, c’est un véritable coup de massue, une chape de plomb qui vous tombe sur la tronche avec chaque nouveau nom…Edith, la mère d’Anne Frank qui avait courageusement endossé le rôle de mère de famille sans jamais se plaindre, morte de faim et d’épuisement à son arrivée à Auschwitz ; Van Pels, qui affublait sa femme de toutes sortes de petits surnoms ridicules, qui se plaignaient du manque de tabac, gazé dans les premières semaines de son arrivée (ma main dans la gueule à ceux qui osent prétendre que les chambres à gaz n’ont pas existé, quelle insulte pour ces gens qui y ont perdu la vie…!) ; Van Pels, sa femme, cette femme décrite comme étant vaniteuse, bavarde et frivole à jamais silencieuse, morte sans doute pendant le transport ; Peter, le jeune ami de Anne, ce jeune homme sensible et réservé, mort pendant la marche forcée vers L’Ouest, trois jours seulement avant la libération ; Dussel, le dentiste au mauvais caractère qui râlait lorsqu’il devait céder la table d’étude à Anne mort au camp de Neuengamme où il a retrouvé Otto Frank ; Margot Frank, la soeur aînée d’Anne, jeune fille brillante et discrète décédée des suites du typhus qui a frappé Bergen-Belsen, un camp où sévissait des conditions d’hygiène particulièrement mauvaises ; et enfin Anne qui nous a livré patiemment ses pensées, Anne qui étai si vive, si ambitieuse, si optimiste, morte quelques jours plus tard au même camp des mêmes conditions…Difficile d’imaginer le corps de ces deux brillantes jeunes filles qui avaient toute la vie devant elles parmi cet enchevêtrement de cadavres qu’on a retrouvés dans la fosse commune de Bergen-Belsen recouverts de chaux…

Seul Otto Frank survécut aux camps et décida de publier le Journal d’Anne que Miep avait courageusement rassemblé et gardé pour le lui donner quand elle sut avec certitude qu’Anne n’était plus de ce monde. Un homme sur huit personnes qui se sont cachées deux années durant dans l’Annexe, ce fut tout ce qu’il restait…

 Ce que j’en ai pensé :

/!\ Comme je l’ai annoncé en préambule il s’agit là d’une critique des aspects purement LITTERAIRES du journal, cela ne signifie aucunement que j’en remets en question l’authenticité ou la valeur, le courage ou la vie de telle ou telle personne, c’est l’ouvrage que je critique et certainement pas la vie des personnages. Inutile j’imagine de préciser que je n’aborderai pas la question des personnages, du scénario ou de la vision des femmes comme il s’agit d’une témoignage et non d’une oeuvre de fiction /!\

Style :

J’ai été un peu déçue, et ce dès les premières pages, par le style que j’ai trouvé très familier, plutôt maladroit et insuffisamment travaillé. Est-ce parce qu’Anne est jeune quand elle commence à rédiger son journal (13 ans) ou est-ce à cause de la traduction ou encore parce que c’est un journal intime qui n’a pas vocation à être publié ou les trois à la fois ? Toujours est-il que les premières pages m’ont vraiment déplu. Je ne leur ai trouvé aucune qualité littéraire, aucun intérêt, pas plus qu’une conversation n’a un intérêt littéraire et c’est bien là le souci : au début du journal, Anne écrit comme elle parle et c’est assez désagréable. On assiste peu à peu à la maturation du style personnel de cette écrivaine en devenir, peut-être parce que vers la moitié du journal, elle prend conscience à cause ou grâce d’un communiqué à la radio du fait que les témoignages allaient se montrer précieux. Elle commence par conséquent à retravailler ses premiers jets en vue d’une éventuelle publication. A la fin, le style est indéniablement plus travaillé, plus mature et pourtant, il manquait encore quelque chose. Je suis peut-être un peu dure parce que Anne Frank n’avait que 15 ans mais je n’ai vraiment pas été séduite par le style, c’est même plutôt l’inverse, il m’a rebuté et je me suis demandé si j’allais le finir.

Profondeur :

Outre l’aspect historique certain que présente son témoignage, c’est également très intéressant du point de vue du cheminement psychologique. J’ai lu dans la postface que l’Anne qui s’interroge sur le sens de la vie dans les dernières entrées n’a plus grand chose à voir avec l’Anne qui décrit ses copines de classe au tout début et je dois dire que c’est assez vrai. Dans la deuxième moitié du journal, on a à lire des interrogations beaucoup plus profondes sur la religion, sur les actualités, sur elle-même et sur ses semblables, sur le monde en général et sur la femme qu’elle est amenée à devenir. Les plus beaux passages sont dans les dernières entrées, quand elle monte au grenier par exemple et déclare qu’en dépit de la guerre, des privations, des pommes de terre pourries qu’elle mange tous les soirs et des difficultés, en dépit de toute la haine à laquelle sont confrontés les juifs, il lui suffit de regarder le bleu du ciel pour être convaincue du fait que cela changera un jour.

J’ai beaucoup apprécié également la valeur historique de son Journal. C’est assez amusant par exemple de voir Anne se faire gronder par son père uniquement parce qu’elle traîne un peu avec Peter, l’un de ses colocataires, sur le canapé et qu’il l’entoure de son bras…Pourtant, cela semblait à l’époque le comble de l’indécence…Anne présente également des réflexions très intéressantes sur la condition des femmes en général et c’est assez drôle de voir le chemin parcouru. Les mentalités étaient réellement très différentes et le décalage fait sourire.

Les réflexions en général sur le peuple juif m’ont mises assez mal-à-l’aise mais elles sont assez rares. J’ai beaucoup de mal avec le côté « On est le peuple élu, on va montrer au monde entier comment on est les meilleurs » ou « Seuls les forts survivront et les faibles mourront » ou quelque chose dans ce goût. Ce sont des paroles bien arrogantes et vindicatives dans la bouche de cette jeune fille qui était tout espoir, gaieté et optimisme. Je n’apprécie pas ce communautarisme, je l’ai déjà mentionné dans « Belle du Seigneur« . Pour moi, c’est la même chose que les féministes qui se croient supérieures aux hommes. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose.

On ne trouvera pas en revanche, et c’est sans doute cela qui m’a le plus manqué, de réflexions en profondeur sur le régime nazi ni de témoignage à proprement parler de la barbarie car Anne Frank, si elle est indirectement victime et a une idée tristement réaliste de ce qui attend les juifs emmenés dans les camps, ne côtoie finalement pas les S.S. ni les nazis. Elle demeure enfermée dans une grenier et elle le reconnait elle-même, si elle subit les privations de la guerre, elle est une privilégiée pour l’époque car elle est en relative sécurité (même si sa sécurité est très fragile comme on s’en aperçoit à la fin…). Cela explique sans doute la raison pour laquelle j’ai été déçue. Je n’ai pas trouvé dans ce journal ce que j’y cherchais.

Je n’ai mentionné que brièvement le message positif distillé tout au long du roman, sans doute parce que c’est ce que l’on connait le plus du Journal d’Anne Frank et je me plais davantage dans le fait de remettre en question que de bêler avec la masse. Pourtant, c’est un aspect très important de ce Journal, le meilleur sans doute, celui qui lui a donné toute sa portée. Anne Frank, dans la deuxième moitié surtout, prône sans relâche la compréhension de l’autre, la paix et l’ouverture. Elle s’efforce de conserver sa gaieté en dépit des circonstances, de toujours garder espoir et courage et en cela, Anne Frank est une inspiration pour tous les adolescents qui comme elle subissent la barbarie des adultes, un véritable exemple qui prouve à la face du monde que l’on peut garder la tête haute même dans les moments difficiles, que cela n’a rien à voir avec le fait d’être chrétienne, juive musulmane, hindoue ou athée, jeune ou vieille, fille ou garçon, allemande ou française…

Longueur :

Ce n’est pas très long, un peu plus de 300 pages, et pourtant j’ai trouvé ça d’un chiant…La première moitié est particulièrement indigeste et à part se plaindre des chicaneries entre adultes, du fait que sa mère est vraiment trop méchante, qu’il n’y a que son père qui la comprend…Il n’y a pas grand chose d’intéressant. Il y a un manque de maturité mais ce n’est pas bien étonnant, Anne est encore jeune, elle est en pleine crise d’adolescence et qui ne s’est jamais plaint de ses parents à cette âge là ? Pourtant, cela ne présente que très peu d’intérêt littéraire et on aurait pu se dispenser de cette partie. La deuxième passe un peu mieux parce qu’Anne s’intéresse davantage à la guerre, aux choses qui se passent dans le monde, aux choses qui se passeront peut-être par la suite…Paradoxalement, c’est cloîtrée dans une toutes petite annexe au dessus d’un entrepôt qu’Anne élargira ses horizons et s’ouvrira au monde extérieur.

Accessibilité :

C’est très facile à lire en raison du style familier et c’est sans doute pour cela que c’est un lecture que l’on propose dans les petites classes, collège voire fin d’école. Ce n’est pas excessivement long et même (et j’ai presque envie de dire surtout) les petits lecteurs devraient y trouver leur compte. Curieusement, ce journal devient plus difficile d’abord si vous aimez les belles lettres, les grands classiques, les livres qui demandent de réfléchir un peu plus car le Journal d’Anne Frank, tout comme Mémoires d’une jeune fille rangée, c’est creux et superficiel.

En Bref :

Le Journal d’Anne Frank est une non-fiction, une histoire réelle et il faut l’intérêt historique et psychologique pour redonner un peu d’épaisseur à ce qui ne serait sinon que le récit ennuyant de banalités. Sans cela, ça ne serait sans doute pas considéré comme une oeuvre littéraire, pas plus que si moi j’écrivais un récit à la première personne de ma vie passionnante (c’est ironique). Je pense tout de même qu’il conserve une portée indéniable, une certaine lumière, en raison du message d’Anne Frank qui prônait l’entente entre les peuples, l’espoir, la paix et la tolérance. Anne Frank c’était une jeune fille incroyablement lumineuse, une jeune adolescente, ambitieuse, gaie et ouverte qui était destinée à croquer la vie à pleines dents (excusez le cliché mais j’ai pas trouvé mieux pour décrire son enthousiasme face à la vie) et qui au lieu de cela a été victime de la plus atroce des barbaries…En cela et avec le recul, il demeure un témoignage poignant.

 

A suivre : Retour sur la Shoah, deuxième volet : « Si c’est un homme », Primo Levi et juste avant cela, retour de quelques années en arrière avec « Fall of Giants » (« La Chute des Géants » de Ken Follett

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Découvrez ou redécouvrez « La Petite Princesse » de Frances Hodgson Burnett

Bien le bonjour à toutes et à tous, en ce dimanche, je vous propose une nouvelle fois un classique de la littérature britannique et plus particulièrement de la littérature jeunesse. Vous comprendrez donc mieux comment j’ai réussi l’exploit de lire ce livre en moins d’une semaine (ce que constitue un petit miracle quand on sait avec quelle lenteur je lis).

 

Vous ne connaissez peut-être pas Frances Hodgson Burnett et sans doute encore moins son roman le plus connu « La Petite Princesse« . En revanche, vous saurez sans doute à quelle princesse je fais allusion si je vous dis que ce livre a été adapté en anime sous le nom de « Princesse Sarah » ! Si comme moi vous êtes né.e dans les années 90, vous entendrez sans doute résonner dans votre tête les premières notes du générique que voici :

Je n’ai jamais trouvé ce dessin animé aussi nunuche et niais que beaucoup l’ont dit. En réalité, lorsque l’on creuse en profondeur les thèmes abordés par ce dessin animé, on se rend compte que le sujet est beaucoup plus mature et sombre qu’il en a l’air. Il faut savoir voir la critique sociale de l’époque Victorienne de l’époque sans s’arrêter au shoujo un peu girly.

D’ailleurs, Princesse Sarah et moi, c’est une histoire un peu intime et je dois dire que les mésaventures de la jeune Sarah Crew m’ont apporté beaucoup de réconfort dans des périodes difficiles de ma vie. Comme elle, j’ai été une très bonne élève, j’ai même été un temps professeur d’anglais…Avant de tomber en disgrâce et d’être licenciée suite à un enchaînement de circonstances malheureuses sur lesquelles je ne m’étendrais pas. Le tout premier blog que j’ai écrit d’ailleurs racontait mes mésaventures de professeur. Aujourd’hui, je suis retombée au plus bas de la hiérarchie sociale et la seule chose qui me tienne encore chaud, c’est l’espoir très mince de retrouver ma position qui m’a été autrefois arrachée lorsque je me suis fait mettre à la porte sans ménagement. C’est drôle comme lire ce roman aujourd’hui me fait chaud au coeur et après en avoir tourné les dernières pages, j’ai eu la certitude un peu puérile que je retrouverai un jour ma place.

Bref, fermons cette parenthèse personnelle sans attendre et laissons place à la critique :

L’intrigue :

C’est l’histoire de la relation spéciale qui se noue entre une petite fille et son père, le Capitaine Ralph Crew, homme fortuné qui après avoir perdu sa femme vit seul aux Indes avec sa fille. Lorsque la petite Sarah entre dans sa huitième année, il décide qu’il est temps qu’elle soit envoyée au pensionnat et son dévolu se porte sur un pensionnat réputé de Londres tenu par Mme Mangin, le « selected seminary for young ladies« . Mme Mangin (ou Minchin dans la VO) lui assure que son établissement a l’habitude de recevoir des jeunes filles fortunées et qu’elle ne reculera devant aucune dépense pour que la petite Sarah s’y sente tout à fait à son aise. En réalité, c’est une femme d’affaire et bien qu’elle déteste cordialement la jeune fille, elle voit là la possibilité de s’enrichir grâce à la généreuse donation que fait Ralp Crew ainsi que grâce à la bonne réputation qu’une jeune fille aussi intelligente, riche, bien habillée et bien élevée que Sarah ne manquera pas d’apporter sur l’école.

Après une dernière journée shopping en compagnie de sa petite fille, la « Little Misus » comme il l’appelle, le Capitaine repart pour les Indes et la petite Sarah, une fillette étonnamment mature et réfléchie pour son jeune âge endure courageusement son chagrin. Ce n’est pas du tout une enfant gâtée comme on pourrait le croire, c’est une jeune fille avide de lecture, curieuse et imaginative, gentille et altruiste, noble et extrêmement polie comme une véritable princesse. D’ailleurs, elle dit souvent qu’elle prétend en elle-même être une princesse afin d’en avoir la noblesse. Elève d’honneur, elle gagne l’affection des plus jeunes, Lottie ainsi que Ermengarde sans oublier Becky, la domestique avec laquelle elle se lie. Elle s’attire également les foudres de Lavinia, par jalousie, et de Mme Minchin, la directrice parce qu’elle est la seule à ne pas la craindre.

Le jour de son onzième anniversaire, alors qu’on a préparé une fête somptueuse pour elle (son père lui a acheté un nouvelle poupée avec tout un trousseau de choses merveilleuses sur lesquelles se jettent ses camarades émerveillées : des manteaux, des bas de soie, des petits gants, de la lingerie…) l’homme qui gère les affaires du Capitaine en Angleterre apprend à Mme Minchin que son client vient de mourir d’une maladie tropicale et qu’il est ruiné, il a perdu toute sa fortune jusqu’au dernier penny suite à un mauvais investissement dans les mines de diamant d’un vieil ami qui s’est enfui quand les choses ont commencé à mal tourner. Mme Minchin est furieuse, elle se retrouve avec une petite fille tout à fait pauvre sur les bras, orpheline et ruinée, elle veut la mettre aussitôt à la porte mais l’homme lui fait comprendre que ce serait très mauvais pour la réputation de l’école et qu’elle ferait mieux de la garder comme bonne à tout faire.

Commence alors une partie bien sombre de la vie de Sarah : on lui retire tout ce qu’elle avait, sa chambre, ses vêtements, son attelage personnel, sa femme de chambre…Elle est jeté dans une mansarde glaciale et inconfortable et doit maintenant gagner sa vie comme véritable petite esclave : Professeur de français, fille de cuisine, petites courses, domestiques, rien ne lui est épargnée car elle est hélas intelligente et fiable, capable de compter sa monnaie, de faire toutes les courses sans jamais se tromper…Heureusement, elle pourra compter sur l’amitié de Becky, femme de chambre comme elle. Elle subira la méchanceté du personnel de cuisine et celle de Miss Minchin qui la déteste toujours autant, elle et ses airs adultes et matures quand elle préférerait qu’elle pleure et qu’elle l’implore (car pour les tyrans dans son genre, le plaisir vient de dominer les autres et de es humilier, je ne vous apprends rien…). Sarah a pour elle quelques aptitudes bien spéciales : sa capacité à toujours imaginer une situation meilleure, à raconter des histoires et à embellir sa vie.

Alors qu’elle sera au plus bas, envoyée par toute la ville alors qu’il pleut des seaux dehors, que les rues sont glaciales, brumeuses, sombres et humides, affamée, privée sans cesse de souper pour une raison ou pour une autre, vêtue de haillons et de chaussures trouées, à un tel point qu’un jeune homme la prend pour une mendiante et lui donne une pièce, elle trouvera un soutien inespérée en la personne de son voisin, un mystérieux bienfaiteur venu des Indes…La suite, vous vous en doutez peut-être mais je ne vais certainement pas vous la raconter ici, ce serait gâcher tout le plaisir 🙂

Ce que j’en ai pensé :

Scénario :

Le scénario cumule le triple avantage de délivrer un message positif sur les vertus de l’imagination, de critiquer l’exploitation des enfants à cette époque où elle était fréquente et de présenter un scénario riche en rebondissements. On abordera les deux premiers points plus en détail dans la partie profondeur. Pour ce qui est du scénario à proprement parler, tout son intérêt vient du revers défavorable que subit Sarah suite au décès de son père. Cela permet d’explorer deux univers très différents : le quotidien de Sarah, princesse diamant adulée et respectée, immensément riche, et celle de Sarah la pauvrette qui n’a pour seuls amis que la bonne à tout faire et un rat avec lequel elle partage sa mansarde. Deux quotidiens très différents et cette question : est-ce que Sarah parviendra à demeurer la même, à rester fidèle à son talent de conteuse, d’imaginer et d’embellir toujours la réalité, si triste et si dure soit-elle ?

Personnages :

De tous les personnages, seul un est réellement exploré et c’est celui de Sarah. Les autres sont très stéréotypés, Becky par exemple, la petite servante sans reproches qui est toujours gentille, toujours soumise, toujours servile…Elle est assez réaliste au sens où comme beaucoup de fillettes de son âge à cette époque elle est très peu éduquée, elle parle un anglais assez approximatif, comme pour insister encore plus sur le fait que son instruction a été très partielle pour ne pas dire sporadique. Ermengarde est un autre personnage stéréotypée, un peu bébête mais gentille dans le fond. Lavinia est une petite peste snobe et désagréable, jalouse sans doute de la richesse de Sarah et de sa noblesse. Tous ces personnages ne servent au fond qu’à ré-hausser le personnage de Sarah de façon à ce qu’elle paraisse, par contraste, plus tout : plus intelligente, plus belle, plus courageuse, plus volontaire…Pourtant, Sarah a également ses défauts. Elle peut se montrer fière, imbue de sa personne et prompte aux colères mais ces défauts ne font que parfaire le personnage pour la rendre plus proche de nous, plus accessible.

Profondeur :

Ce roman n’était sans doute pas écrit initialement pour transmettre un message mais juste pour divertir, pour redonner un peu de courage et d’espoir aux jeunes filles de l’âge de Sarah, peu importe leurs conditions de vie. Pourtant, on lui trouve des qualités historiques, sociales et humaines qui restent certes superficielles mais il faut garder à l’esprit que le public visé est très jeune (moins de 10 ans je pense).

On montre par exemple les conditions de vie terribles des enfant de l’époque lorsqu’ils n’avaient pas la chance de naître du bon côté de la barrière. Les enfants étaient exploités, contraints d’effectuer des tâches très difficiles et de commencer à travailler parfois dès leur cinquième année comme ramoneur, marchande de fleurs, femme de chambre ou coursier comme Peter. Sarah, autrefois princesse diamant adulée et presque vénérée en est réduite à travailler comme la dernière des pauvrettes et la directrice envisage même de la jeter à la rue ! En cela, le roman recommande de toujours se comporter en princesse avec noblesse, altruisme et générosité, insistant sur le fait que la noblesse n’est pas une question de richesse mais bien d’état d’esprit.

On insiste également sur l’importance de l’imagination, véritable vertu salvatrice qui dans le roman aide Sarah à supporter les épreuves. En s’inventant des histoires qu’elle raconte à ses amies pour se donner du courage, elle trouve une sorte de refuge bienfaisant en recouvrant l’espace d’un instant la dure réalité d’une sorte de vernis à mi chemin entre la fantaisie et la magie. Frances H. Burnett écrit une véritable ode à l’imaginaire, à l’importance des récits et du partage.

Style :

Le style est résolument simpliste, plutôt oral. Il s’adresse très clairement aux jeunes enfants. Il ne faut pas s’attendre à de grandes envolées lyriques, à de magnifiques paroles dignes du plus grand poète mais plutôt à l’histoire telle qu’aurait pu la raconter Sarah elle-même. En cela, le style témoigne malgré sa simplicité d’une réelle maîtrise. Il est tout à fait adapté au propos et à la cible visée.

Accessibilité :

La Petite Princesse est un roman pour enfants accessible dès 10 ans je pense et pour peu que vous ayez le niveau bac en anglais, vous pouvez tenter l’expérience VO. C’est écrit simplement, c’est court et les actions s’enchaînent très vite donc cela ne risque pas d’ennuyer même les plus timides lecteurs. L’accessibilité est une grande qualité pour de la littérature jeunesse donc c’est clairement un atout pour ce roman.

En Bref :

Un petit roman jeunesse bien sympathique que j’ai lu facilement et redécouvert avec plaisir. Ce n’est pas réellement un incontournable mais il y a tout de même une espèce de satisfaction un peu puérile, un peu idiote de lire ce conte de fées moderne ou malgré les difficultés et la cruauté de la vie parfois, les choses finissent par miraculeusement s’arranger pour peu qu’on y croit. Les gentilles sont récompensés, les méchants sont punis, les amis qu’on croyait éloignés à tout jamais reviennent les mains ouvertes…C’est un roman un peu « feel good » et ce bien que je ne sois pas trop adepte de ce genre d’anglicismes. En bref, je vous le conseille même si ce n’est pas indispensable à votre culture littéraire.

Le Chien des Baskervilles, Arthur Conan Doyle

Voici un deuxième article à suivre pour ce dimanche où j’ai finalement trouvé la motivation de terminer ce livre qui était sur ma table de chevet depuis un certain bout de temps, ma PAL commençant à prendre des allures de tour de Pise…En fait des PAL, ce sont des Piles à lire avec la pile « commencée mais pas trouvé le courage de finir », la pile « Ca a l’air trop bien donc je le garde pour qu’en j’en aurai marre de me taper des classiques complètement cramés », la pile « Ca a l’air chiant mais bien quand même » et la pile « Ca a l’air complètement chiant à périr mais faudra bien y passer à un moment ou à un autre »…Je crois que « The Hound of the Baskervilles » était dans la PAL de « ça à l’air chiant mais bien quand même » côté VO (parce que j’ai une pile VO et une pile VF). Effectivement, c’était pas mal mais au final, j’ai eu beaucoup de mal à me laisser glisser dans l’enthousiasme qui a saisi tant de lecteurs à la découverte de ce classique immémorial, j’ai d’ailleurs 3 hypothèses qui pourraient expliquer cela mais pour le moment, place à la critique :

L’Intrigue :

Vous connaissez sans doute le plus célèbre des détectives, Sherlock Holmes résidant en compagnie de son ami et side-kick John Watson au 221 Baker Street, à Londres (faut croire qu’être détective consultant ça paie bien parce que pour se payer un loyer à Londres, même en colloc, tu a intérêt à t’accrocher à ton string en tweed…). Holmes se fait donc payer pour résoudre des enquêtes que personne n’est parvenu à élucider comme par exemple le cas très singulier qu’un ami du défunt Mr. Baskervilles vient lui présenter ce jour là. Sir Charles Baskervilles a récemment trouvé la mort dans des circonstances pour le moins trouble. On voit dans sa mort une nouvelle occurrence d’une ancienne malédiction familiale qui pèse depuis que Hugo Baskervilles, il y a de cela des années, enlevé et séquestré une jeune fille pour la forcer à l’épouser. Homme brutal et sans scrupules, il n’hésite pas à enfermer sa captive à double-tour dans une chambre à l’étage pendant qu’il reçoit ses connaissances dans le fumoir. Lorsqu’il remonte, il s’aperçoit avec horreur qu’elle s’est enfuie. Il décide donc de la poursuivre dans la lande, la fameuse moor du Devonshire, terre désolée, inhospitalière et même dangereuse pour quiconque serait suffisamment pour s’y aventurer sans bien la connaître.

700-06531368
Ca vous donne un ordre d’idée…

Après avoir tenté l’irréparable, à sa voir de violer cette jeune femme, Hugo Baskervilles est attaqué et égorgé par un chien, à savoir que hound, c’est plus qu’un chien, c’est un molosse et en plus un chien de chasse, c’est à dire un chien capable de traquer un animal (ou un homme…) après avoir senti son odeur…Depuis, une malédiction poursuit la famille et la bête aurait encore frapper si l’on doit en croire la mort mystérieuse de Sir Charles Baskervilles.

Cette légende serait morte avec ce dernier s’il n’avait pas eu un héritier : Henry Baskervilles, Canadien ayant hérité de l’immense fortune des Baskervilles incluant la demeure, mais aussi des problèmes de famille…Une première lettre faite de coupures de journaux collées lui parvient anonymement, lui conseillant de se tenir à l’écart de la demeure familiale s’il tient à la vie. Il en faudra bien plus pour que Sherlock Holmes en brillant Cartésien, ne croit à toutes ces vieilles légendes et ces superstitions colportées par des paysans crédules (parce que le pauvre est bête je vous rappelle, d’ailleurs c’est pour cela qu’il est pauvre). Il envoie donc Watson en éclaireur chargé d’une double-mission : protéger Henry baskervilles en suivant chacun de ses faits et gestes et lui rapporter chaque chose, chaque personne, chaque parole qu’il découvre, voit ou entend. L’histoire sera donc narrée par Watson qui nous emmène dans un décor bien sombre : une lande désolée battue par les vents, hantés par les hurlements d’une bête infernale, un chien démoniaque qui cracherait du feu que les paysans aperçoivent parfois…

Ce que j’en ai pensé :

Intrigue :

L’intrigue se tient même si elle n’offre guère de surprises ou d’événements inattendus. Il y a quelques rebondissements, quelques surprises et aussi quelques frayeurs qui permettent de ne pas faire retomber la tension et s’emmêleront une mystérieuse silhouette aperçue sur un rocher, se découpant contre la lune, un détenu échappé, homme sanguinaire et brutal qui arpente la lande, la soeur de l’entomologiste, femme d’une remarquable beauté à laquelle Sir Henry contera fleurette, sous l’oeil furieux de son frère…Dommage que Watson soit séparé de Holmes, cela ralentit je trouve l’intrigue du point de vue l’enquête car il se contente de décrire et des faits – pourtant évidents !- lui échappent. Toute l’historie, le pourquoi du comment des sombres événements qui ont secoué cette partie tranquille de la campagne ne sera révélée qu’en toute fin. Cela vient peut-être du fait que je n’essaie pas de résoudre l’enquête en même temps que le héros et me contente de me laisser porter par l’historie  que je n’ai pas été séduite par cette histoire. La fin peut sembler un peu tirée par les cheveux et on passe très vite sur la question pourtant évidente du mobile. L’enquête en fait manque peut-être de complexité à mon goût.

Personnages :

On note une bonne alliance entre Watson, un résolument ancré dans l’action, et Holmes, esprit logique et méthodique, raisonnable et pragmatique. Sir Henry également est un personnage intéressant car le fait qu’il soit de nature énergique, volontaire et peu impressionnable rend les faits plus effrayants encore, contrairement à Sir Charles qui était vieux, peureux et superstitieux et qui par conséquent faisait une victime idéale. Le personnage de Mrs Stapleton est assez intéressant également, elle est d’ailleurs un ressort relativement importante de l’intrigue par sa relation avec son frère, je ne vous en dis pas plus 🙂

Profondeur :

Je ne sais pas si on peut parler de Profondeur donc on va plutôt aborder le côté enquête car après tout, un Polar, c’est aussi et surtout un bon mystère qui tient la route sans être trop tiré par les cheveux. Une des raisons pour lesquelles je semble avoir décroché de l’histoire, c’est le fait que l’enquête ne soit pas révélée au fur et à mesure mais tout d’un coup à la fin. Cela prive l’enquête d’une progressivité. le lecteur par conséquent, ne peux suivre l’enquête en même temps que l’enquêteur car certaines informations capitales ne nous sont données qu’à la fin ! Je crois qu’il y a deux fan clubs dans les Polars britanniques avec d’un côté les fans de Sherlock Holmes et de l’autre les fans de Hercule Poirot et personnellement je fais partie de la seconde catégorie. Peut-être le fait que j’en ai lu autant et si précocement a influé sur l’idée que je me faisais d’un polar. En comparaison, il manque quelque chose dans Le Chien des baskervilles, les relations complexes entre les personnages peut-être ou un peu d’éléments scientifiques avec du poison (comme l’usage des cristaux de strychnine dans « The mysterious affair at Styles », génial !).  De plus, Holmes étant absent la moitié du temps, il faut adhérer au caractère un peu direct, un peu benêt de Watson. Ce serait comme un enquête de Poirot menée par Hastings, alors même qu’il est précisément le béta de service, l’horreur ! Pourtant, le décors est bien décrit avec la lande inhospitalière, les monolithes, les sables mouvants dans lesquels s’enfoncent les animaux et les humains et bien sûr le brouillard qui ne facilitera pas la tâche à nos héros.

Accessibilité :

Voici un autre pour lequel j’ai eu du mal à le terminer : j’ai trouvé la langue pas vraiment difficile mais pénible. La version VO est abordable je dirais mais c’est un peu vieilli. Peut-être est-ce juste moi qui lit moins en Anglais et qui par conséquent perd un peu l’habitude ? Ce n’est pas infaisable, il suffit de s’accrocher, mais associez une histoire qui ne décolle pas avec une langue un peu usée et mon manque d’intérêt de base pour les polars et vous comprendrez pourquoi j’ai mis tant de temps à le terminer en dépit de sa brièveté.

Sexismomètre :

Rien à dire à ce niveau là, les représentations des femmes (pour le rare moment où il y en a parce que ces dames sont naturellement exclues des aventures des  messieurs) sont stéréotypées mais guère étonnantes pour l’époque. Je dirais même que l’attitude de Mrs Stapleton vis à vis de son frère est assez peu commune.

En Bref :

Une aventure du célèbre limier britannique que je n’ai terminé qu’à grand peine, la faute à une intrigue qui ne décolle pas, à un manque de progression dans l’enquête et à des personnages pas réellement passionnants. Je préfère décidément Agatha Christie ! Je pense également que, n’ayant pas baigné comme d’autres depuis toute petite dans l’univers Holmiens, je n’y ai pas été sensible car il ne m’évoque rien. En bref, c’est une lecture moyenne qui ne me restera pas forcément en mémoire.

Pause Jeunesse : New Earth Project, David Moitet

Après une longue absence, je suis de retour en ce dimanche de Pâques (avec un peu de chocolat dans le sang, forcément, ça motive à écrire…) avec une petite interlude jeunesse qui m’a permis de couper avec ce roman policier que je n’arrive, mais alors vraiment pas à terminer (ne mentez pas, je sais que comme moi vous connaissez ce sentiment…Vous êtes dans un livre qui vous tombe des mains mais vous vous dîtes, je veux le terminer pour ne pas le laisser en suspens…Ce qui fait que vous mettez trois mois à terminer un livre de 150 pages…). C’est un livre vers lequel je ne me serais pas forcément attardée étant donnée la couverture, le résumé et le thème général, si ce n’avait été le fait que j’étais obligée de le lire, obligations professionnelles oblige si je puis m’exprimer ainsi. Il faut dire que des livres comme celui-ci, il en sort tous les mois à la pelle et il devient difficile de se démarquer…Pourtant, l’auteur avait en sa faveur deux qualités rédemptrices : 1. C’est un ex-collègue, puisqu’il est prof de sport 2. C’est un compatriote, un Manceau et je suis moi-même angevine. Il fallait au moins ça et la sympathie idéologique que m’inspire ses idées pour faire passer un scénario qui n’était pas forcément top et un style fade voire fautif. Ce dimanche, je vous présente « New Earth Project » de David Moitet.

New Earth Project

L ‘Intrigue :

Nous sommes en 2100 et des brouettes à New York qui n’a plus rien de la mégalopole que nous connaissons actuellement puisque la majeure partie des buildings est sous l’eau, engloutie par la fonte des glaciers. Le bras tendu de la statue de la Liberté (qui n’était pour mes élèves que « La Dame avec un peignoir vert… ») n’est guère plus qu’une bitte d’amarrage. Deux zones demeurent habitables, la raréfaction des terres habitables ayant entraîné une société extrêmement stratifiée avec d’un côté les riches qui vivent sous un dôme tentant de reproduire tant bien que mal ce qu’était la Terre auparavant avec un succédané de soleil imité par des écrans et de l’autre, les pauvres qui se partagent la water-zone, sorte de bidonville sur pilotis dans lequel les gens survivent tant bien que mal grâce aux distributions de barre énergétique que la NEP daignent leur fournir. Seul espoir pour quitter cette Terre devenue inhospitalière, la NEP et cette folle entreprise du milliardaire Arthur Parker de franchir grâce au premier vaisseau-monde construit dans ses chantiers les 6 années de distance qui séparent la Terre de Nouvelle Terre. Le vaisseau-monde, c’est aussi la promesse, grâce à un tirage au sort, pour quelques heureux élus de quitter les bidonvilles pour devenir des colons et se voir attribuer un petit lopin de terre sur Nouvelle Terre.

L’histoire se centre sur deux héros que rien ne rassemble : Orion Parker, un nanti venu du dôme qui par on ne sait que miracle est parvenu à ne pas devenir un connard fini comme son père et Isis Mukabe, une jeune habitante de la water-zone, héraut de l’ascension sociale, espoir de sa famille puisque par ses résultats remarquables, elle est parvenue à intégrer comme quelques rares et méritants élèves des quartiers défavorisés une école mixte (moitié riche, moitié habitants des bidonvilles, dispositif conçu pour favoriser l’ascension sociale (ah ah, quel rêve de gosse, croire que mettre les riches et les pauvres côte à côte suffit à créer de la mixité…)). Vous l’avez compris, deux jeunes gens que rien ne rassemble si ce n’est leur âge, un garçon et une fille, c’est le setting parfait pour une histoire d’amour.

C’est à l’occasion d’un TP social que ces deux jeunes gens feront plus amples connaissance. Ce TP, c’est le projet un peu trop progressiste d’un professeur qui demande à ses élèves de faire une dissertation sur le milieu opposé : les riches écriront sur le bidonville, les pauvres sur le dôme. Orion et Isis sont bien sûr placés en binôme, et ensemble, ils visiteront la water-zone dans laquelle Isis trimbalera le jeune homme afin de lui montrer les conditions de vie de ses semblables. Le professeur, vous l’aurez compris, sera viré suite à des remontées des parents (critique voilée de l’ingérence des parents dans le système éducatif ? De la perte progressive de liberté pédagogique ? De l’hypocrisie d’une école républicaine qui peine à appliquer ses valeurs ?).

Il faudra l’intervention d’une petite peste locale répondant au doux prénom de Miranda (je ne sais pas pourquoi dans les oeuvres de fiction, toutes les Miranda-s sont des connasses…) laquelle convoite Parker Junior pour faire amorcer un sharp-turn à l’intrigue. Isis sera désignée, avec sa famille, comme l’une des heureuses élues au programme de colonisation spatiale de la NEP (tirage au sort truqué par Miranda qui souhaite continuer à faire les yeux doux au seul garçon encore plus riche qu’elle : Orion Parker). Pour empêcher le départ de sa dulcinée (parce que faut pas déconner, elle a beau être une pauvre, elle a une sacré plastique d’après l’auteur qui ne se gêne pas pour insister sur ses attributs féminins) Orion devra percer le voile de mystère entourant l’entreprise dirigée par son père et creuser jusqu’aux plus sombres secrets de la NEP et tout porte à croire que ce projet utopique n’est pas le doux rêve pour lequel il veut paraître…

Ce que j’en ai pensé :

Scénario :

Une première moitié de scénario banale (j’ai failli écrire « anale ») mais efficace. On voit les clichés venir à deux mille mètres, Orion qui fait semblant de critiquer les quartiers pauvres pour ne pas (trop) passer pour un bolchevik, ce serait de mauvais ton devant Miranda, notre peste nationale, et cette dernière qui répète tout à une copine…Alors que Isis était naturellement à portée d’oreille. Drame pour l’adolescente : il m’aurait menti, sa gentillesse n’aurait été qu’une façade ? D’un autre côté, c’est un roman jeunesse donc peut-être ne faut-il pas trop en demander ? Le scénario change du tout après cela : exit les thèmes de l’ascension sociale, Isis qui travaille dur, Miranda, le dôme, la water-zone, les légumes que fait pousser Isis, Orion enquêtera sur l’entreprise de son père. Pourquoi dans ce cas y avoir consacré toute une première partie ? On ne voit pas très bien où l’auteur veut nous mener. Je pense qu’il a voulu sacrifier la cohérence scénaristique à l’envie de décrire un peu plus l’univers de son roman, ce qui est très dommage je trouve. On a l’impression d’être face à deux romans différents, cela dénote un scénario mal pensé et plutôt mal ficelé à mes yeux. De plus, les deux parties sont assez inégales car si la première est plutôt juste, la deuxième frise l’absurde. Les twist complètement improbables s’enchaînent, deux gamins qui vont à eux seul déjouer en quelques pages toute la supercherie inventée par Arthur Parker, Orion qui serait le seul de toute l’histoire de ce pays à s’interroger sur la NEP, une grande tour défendue par des robots surpuissants et armés jusqu’aux dents prise d’assaut par une bande de gamins en culottes courtes…Ce sont au final beaucoup de facilités scénaristiques et de situations qui nous paraissent en tant qu’adultes complètement rocambolesques. J’ai été vraiment déçue par les incohérences et les faiblesses de la deuxième moitié et je pense que l’auteur aurait mieux fait de continuer sur la piste de ce qu’il avait déjà amorcé.

Personnages :

Des personnages attachants (sauf Orion qui m’insupporte) et plutôt réalistes. Isis est de loin le personnage le mieux construit. Quel dommage que son rôle soit complètement secondaire dans la deuxième partie ! Ce personnage qui était pourtant fort et attachant sera réduit au rôle d’innocente victime qui subit impuissante son destin, toutes ses faibles tentatives vouées à l’échec. Miranda et Flynn sont beaucoup trop stéréotypés pour être intéressant, Flynn c’est le brave gars fou amoureux de l’héroïne pour lequel on a un peu de mal à ressentir de la pitié tant il campe le rôle de looser et Miranda est une ignoble petite peste méchante, intolérante et snobe. Orion, miraculeusement, alors qu’il a évolué dans le même univers et reçu la même éducation, a été mystérieusement touché par la grâce de la tolérance. Il est ouvert d’esprit, progressiste et généreux, on ne sait pas vraiment comment…Parce que c’est le héros sans doute et qu’on s’est dit que ce n’était pas la peine de faire apparaître un cheminement psychologique trop complexe dans de la littérature jeunesse… Je trouve cela vraiment fort dommage.

Profondeur :

J’ai été agréablement surprise par les allusions à l’aqua-ponie et aux méthodes d’agriculture durable. Cela permettait de donner un peu d’épaisseur bienvenue à la thèse écologique. On sent une réelle critique sociale et écologique, de vrais engagements (avec lesquels je suis en accord en plus, coeur sur ta face David Moitet). Le gros point noir, c’est que cela manque énormément de profondeur. On reste dans une approche très superficielle, très simpliste des sujets abordés (les pauvres sont braves et méritants, les riches sont tous snobs, superficiels et arrogants…). On critique la société inégale mais on ne donne pas de réelles réponses quant à ces fléaux, ou du moins celles qu’on donne ne me paraissent pas satisfaisantes. Il suffirait par exemple d’ouvrir les écoles aux pauvres pour permettre l’ascension sociale ? Vraiment ? Nous savons, lui comme moi je pense, qui avons tous deux enseigné, que c’est faux et archi-faux. C’est même le contraire d’ailleurs selon des sociologues comme Bourdieu qui parle de l’école comme d’un outil de reproduction des élites, véritables petites fabriques à inégalités et tous les chiffres montrent qui s’il y a plus d’enfants d’ouvriers que d’enfants de cadres en primaire, plus on monte dans les études, plus les fils d’ouvriers se font rares (j’ai vu d’ailleurs une fois une intervention très amusante de l’UNEF dans une grande école type ENA dans lesquels ils tentaient de sensibiliser ces jeunes gens à la question et devant le prof qui leur disait « vous ne savez pas de quoi vous parlez, il y a aussi des boursiers ici ! » ils demandaient à l’assemblée « Ah oui ? Levez la main les boursiers ! » et trois pauvres mains se sont levées dans l’amphi…CQFD). De plus, l’auteur nous dit que pour résoudre les problèmes de chômage, il faudrait supprimer les robots (Allez, avoue que tu as voté Hamon David Moitet :)). Je pense que ce qu’il faudrait commencer par questionner les conditions de travail, les rapports de production (j’aime bien ce terme, ça fait classe !), la production tout court d’ailleurs car pourquoi produire autant de choses inutiles quand on sait que les ressources s’amenuisent et la planète se meure ? Tout cela pour dire qu’avoir du travail, c’est bien gentil, mais à quel prix ? Si c’est pour être exploité et sous-payé, non merci ! Il y avait pourtant tant de bonnes idées desquelles s’inspirer ! Les sociologues, les économistes atterrés, les philosophes, c’est pas comme si personne n’avait réfléchi à la question (j’ai déjà cité Bourdieu mais on peut parler bien sûr de Marx, de Russel, de Lordon ou de Fricot…) !

Style :

Le style est très simple, plutôt oral, surtout dans les passages narrés par Isis. C’est rythmé et clair dans l’ensemble, émaillé de petites métaphores ma foi bien sympathiques. Je regrette les fautes de syntaxe par endroit, les lignes de dialogues inutiles (le petit frère qui dit « j’ai vu tes nénés ! » juste pour le plaisir de rappeler que Isis est dotée d’une paire de seins…Pas super utile). Je donne quelques points positifs parce que je n’ai pas envie de tailler l’auteur (qui suis-je d’ailleurs pour faire ça ?) mais je trouve que c’est mal écrit en fait. J’ai horreur des auteurs qui prennent trop de libertés avec les règles de grammaire, on commence par savoir écrire correctement avant de se permettre des fantaisies. Cela aurait mérité un style un peu plus soutenu, un peu plus littéraire.

Accessibilité :

Grâce ou à cause des points susnommés, le roman demeure très accessible et c’est une bonne chose. On apprécie pour les petits lecteurs les nombreux chapitres bien délimités et courts. On dénote peu de longueurs, ce qui permettra de maintenir en haleine les petits lecteurs. Idéal donc pour ceux qui n’aiment pas se farcir des gros pavés. Ca se laisse bien lire.

Sexismomètre :

Voici le moment que vous attendez tous (ou pas) le verdict : Est-ce encore un roman sexiste ? A cette question, j’ai envie pour la première fois de répondre : « c’est plus compliqué que ça ». On note l’effort de doter le roman d’une héroïne forte, New Earth Project est un des très rares romans écrit par un homme mettant en scène un héros féminin (alors que l’inverse est beaucoup plus fréquent) cependant, l’héroïne est encore trop souvent chaperonnée par des hommes. C’est Orion qui mène la danse je trouve dans leurs échanges (on nous épargne pas la scène dans laquelle il la défend d’une agression) et sur le vaisseau-monde, c’est le gars dont j’ai oublié le nom (ce qui n’a bien sûr rien à voir avec le fait qu’il a été crée juste pour crever quelques pages plus loin pour les beaux yeux d’Isis) qui lui donne l’idée d’aller voir ce qui se passe, pas elle qui prend la décision toute seule…A quoi sert toutes ses qualités, tous ses mérites, le fait que c’est une élève brillante, puisqu’elle ne fait rien seule ? Et par pitié, cessez messieurs de sexualiser le corps des femmes en insistant lourdement sur leurs attributs féminins et si les mamelles vous attirent tant que cela ACHETEZ-VOUS UNE VACHE PUTAIN ! Je répondrai donc bel effort, mais ce n’est pas un roman féministe, d’ailleurs il ne passerait pas le Bechdel Test car si Isis interagit avec des personnages féminins qui sont parfois nommés, c’est systématiquement à propos du mec qu’elle essaie de choper ! Je suis pointilleuse là-dessus (comme sur tout le reste d’ailleurs) mais il faut bien être rigoureuse un moment.

Edit : il semblerait qu’il passe en réalité le Bechdel test par quelques lignes puisque la mère de Isis est nommée.

Général :

J’aurai tout de même passé un moment relativement agréable (pas trop désagréable en tout cas) à suivre les démêlés amoureux des deux personnages et je ne m’attendais pas forcément à la fin. C’est un roman jeunesse passable mais seulement si l’on accepte de diminuer les standards de la littérature jeunesse pour en faire une espèce de sous-littérature pour une jeunesse décérébrée. Mon oeil adulte est sans doute très sévère sur ce roman qui m’a beaucoup déçu car il avait beaucoup de potentiel, il traitait de sujets intéressants, mais a été bâclé, surtout dans la deuxième partie qui est un peu What the Fuck. Je ne le conseillerais pas cependant pour toutes les raisons énoncées. David Moitet, si un jour tu lis ces lignes, sache que je suis bien désolée de t’avoir taillé (d’autant que la distance entre le Mans et Angers n’est pas suffisante pour constituer une protection suffisante au cas où il lui viendrait l’idée de me casser la tronche à coups de pots de rillettes, Les Sarthois et les Angevins se détestent cordialement de plus, ce qui n’arrange pas la chose). J’espère que tu réécriras une suite plus fouillée, plus profonde car elle le mérite.

La bise à vous tous ! A bientôt pour de nouvelles aventures littéraires dominicales 🙂

 

En Conclusion sur le sujet des lolos, éternel sujet de fantasme masculin, je vous conseille cette vidéo 🙂 Enjoy !

 

La Désobéissance Civile de Henry David Thoreau (c’est pas si chiant que ça en a l’air !)

Ce dimanche, je vous présente un ouvrage un peu différent, ni roman, ni recueil de poème, c’est un essai de l’auteur Américain Henry David Thoreau connu sous le nom de La Désobéissance Civile. Vous connaissez sans doute déjà Thoreau qui a inspiré des militants tels que Marthin Luther King ou encore Gandhi.  Cet essai très court est considéré comme l’une des bases du concept du même nom.

Désobéissance civile

Une édition sobre et efficace, un poing levé en signe de résistance qui flattera nul doute vos tendances  révolutionnaires. Pourtant, cet essai et les questions qu’il soulève vont bien au delà d’un blabla utopiste. C’est toute notre société ainsi que notre rapport à la démocratie qui est interrogé. C’est un essai politique autant qu’il est philosophique car il cherche également à interroger ce que sont l’éthique, la vie juste, l’honnête homme et la place de l’individu dans la société.

Cet article n’a pas pour vocation de vous faire un résumé en quelques lignes d’une pensée complexe (bien que simplement exprimée) et je fais confiance par ailleurs confiance au lecteur pour aller y chercher ce qu’il/elle a envie d’y trouver. En clair, je vous encourage vivement à le lire pour vous en faire votre propre opinion. Les analyses de cet essai existent et elle proposent des pistes de réflexion intéressantes mais je pense que l’objectif est de stimuler l’esprit critique et la libre pensée du lecteur plus que de ne le rediriger vers une autre étude qui vous livrera une réflexion pré-mâchée sur le sujet.

Le Fond :

 La désobéissance civile, un essai politique ?

C’est très difficile de résumer ne quelques lignes la pensée de Thoreau car il échappe à toutes formes d’étiquetage et de définition. C’est un penseur et un philosophe proche du mouvement transcendantaliste, je peux au moins affirmer ça, il était citoyen des Etats-Unis et c’était un auteur engagé dans les questionnements de son époque puisqu’il nous parle de l’esclavage et la guerre contre le Mexique. L’écueil je pense, serait de tenter de le faire rentrer dans une tendance politique telle qu’on les conçoit aujourd’hui car si certaines de ses valeurs humanistes et écologiques le place à gauche de l’échiquier politique, il ne faut pas oublier qu’il est également libéral en terme d’économie, ce qui cette fois le placerait plutôt à droite. Il plaide pour un gouvernement qui serait le moins présent (comprenez intrusif) possible, ne gênant ainsi pas la libre entreprise des citoyens américains, et pourtant il s’oppose aux « No governement men ». Il refuse de payer la taxe pour ne pas cautionner la guerre ni l’esclavage en collaborant avec le gouvernement américain jugé coupable mais vit en bonne entente avec ses voisins, paie la taxe pour le ramassage des ordures, s’inscrit dans la vie de la communauté (bien qu’il préfère de son propre aveu la retraite au beau milieu de la nature, loin de toute habitation).

S’il fallait rapprocher Thoreau d’un mouvement politique, en définitive, ce serait peut-être justement du mouvement anarchiste. Fervent défenseur de l’individu, Thoreau prône qu’il est un homme avant d’être un citoyen. Il compare les piètres mesures du gouvernement aux terroristes qui mettent des obstacles sur les rails de la voie ferrée et dit même du gouvernement qu’il est « un expédient au moyen duquel les hommes voudraient bien réussir à ce qu’on les laisse tranquilles« . D’ailleurs, l’essai commence par la phrase suivante :

« Je souscris de grand cœur à la devise selon laquelle « le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins ».

Thoreau prône la vie en autarcie, allant jusqu’à vivre lui-même sur les bords d’un lac loin de toute habitation. il relate cette expérience dans Walden et il est aisé de dresser des parallèles, de voir dans cet essai les prémices de cette expérience écologiste. Il conclura d’ailleurs par dire que la démocratie, la vraie, celle qui l’attend et l’idéal qu’il appelle de ses vœux, c’est celle qui accordera la plus grande place possible à l’individu et ne négligera pas son ressenti comme le fait la société actuelle.

L’honnête homme

Je dirais que curieusement, c’est moins un essai politique qu’un essai philosophique cherchant à définir ce qu’est la vie éthique, bonne et honnête. D’ailleurs, Thoreau ne semble pas préoccupé par la portée de ses actes outre mesure. Le citoyen, nous dit-il, ne devrait pas se soucier de savoir si les autres le suivent, s’il y a suffisamment de militants qui rejoignent  le mouvement pour faire plier le gouvernement, seule lui suffit l’idée qu’il agit honnêtement.

« Je pense qu’il leur suffit d’avoir Dieu de leur côté, sans attendre la caution d’un autre. De plus, tout homme plus juste que son voisin constitue déjà une majorité d’une voix. »

Agir de façon honnête, être juste, nous dit également Thoreau, c’est refuser impérativement toute alliance avec un gouvernement, un groupe ou un individu dont on ne cautionne pas les agissements. C’est ainsi que, voulant protester contre l’esclavage et la guerre au Mexique, il refuse de payer la taxe, non pas en espérant faire ployer le gouvernement car il n’est pas con Thoreau, il sait très bien que ce ne sont pas ses quelques dollars qui vont ruiner l’effort de guerre de l’état Américain, mais en cherchant à conserver coûte que coûte sa pureté morale quitte à se faire emprisonner. Il y a beaucoup de phrases très fortes dans ce petit essai car le style est particulièrement vif et percutant, et c’est à chacun je pense de se constituer une sorte de pensum de ses petites phrases préférées, celles qui lui parleront le plus, mais celle-ci en particulier me parle particulièrement par sa véhémence et sa lucidité (c’est d’ailleurs celle qu’a choisi l’éditeur pour lui tenir lieu de résumé au dos du livre) :

« Comment un homme de nos jours doit-il se comporter à l’égard du gouvernement américain ? Je réponds qu’il ne peut pas s’y associer sans se déshonorer. Je ne peux pas un seul instant reconnaître comme mon gouvernement une organisation politique qui est aussi le gouvernement de l’esclave. »

Voilà qu’en quelques mots, Thoreau exprime ce que j’ai toujours pressenti sans parvenir à mettre des mots dessus, tant sur le plan individuel que sur le plan politique, lorsque vous désapprouvez les agissements de quelqu’un ou quelque chose, vous vous déshonorez en le côtoyant. On ne peut être ami avec un raciste, un homophobe, un antisémite, un misogyne ou tout autre forme de pensée nauséabonde que l’on désapprouve (et dans mon cas la liste est longue !) sans se déshonorer un peu soi-même. La seule attitude juste serait de couper tous liens avec ces personnes et c’est d’ailleurs pour cela que Thoreau était notoirement difficile à vivre, intransigeant, capable de se brouiller avec un nombre impressionnants de personnes. On ne peut pas discuter amicalement avec un facho, dîtes-vous que si la connerie est contagieuse, vous êtes foutu(e).

Le droit de vote : les limites de nos démocraties occidentales

On serait peut-être tenté de dire que dans une démocratie, la désobéissance civile est une violence inutile car après tout, le pouvoir est au peuple, demos kratos c’est bien ce que cela signifie. Si c’est le peuple qui décide, comment pourrait-il, au premier revers, se retourner contre ce gouvernement qu’il a lui-même propulsé jusque là ? C’est que nous sommes, plus encore dans nos sociétés actuelles mais déjà à l’époque de Thoreau, dans une démocratie intermittente et si on nous laisse la parole lors des élections, nous n’avons, en tant que citoyen, aucun moyen de nous prémunir contre la tyrannie en dépit de ce que dit la constitution. Nous en voyons d’ailleurs les effets pervers en ce moment même si vous voulez mon avis (levez bien haut la main tous ceux qui comme moi sont contre la loi anti-casseurs, contre la décision de reporter l’interdiction du glyphosate, contre la loi travail, etc…). Le vote, nous explique Thoreau, n’est en réalité guerre plus qu’un « vœu de bonne chance » et ce n’est pas suffisant car, que faire lorsque l’homme ou le parti qui porte vos idées est battu lors des élections ? Faut-il simplement accepter sa défaite et accepté d’être gouverné par un président que vous n’avez ni choisi, ni soutenu (Coucou Macron !) ?

« Le sage n’abandonne pas la cause de la justice aux caprices du hasard ni ne souhaite qu’elle l’emporte par le pouvoir de la majorité. »

Thoreau pointe là une des grandes limites de nos démocraties occidentales : nous sommes représentés jusqu’à un certain point seulement mais nous devons toujours nous plier aux caprices de la majorité, même si elle a tort. Il ne reste alors qu’au citoyen qu’à endosser, bien malgré lui, le rôle de militant, d’activiste pour faire triompher les idées qu’il croit être les bonnes. La Désobéissance civile, individuelle et pacifique, est peut-être la dernière forme d’expression qu’il nous reste pour nous battre contre un gouvernement injuste…

Le consumérisme ou la fin de l’homme juste

Dîtes-vous qu’avant même les militants écologistes, les hippies fumeurs de pétards, les joueurs de djembé et autres alter-mondialistes utopiques, il y avait Thoreau qui déjà au 1866 critiquait le matérialisme.

« Plus on a d’argent, moins on a de vertu, car l’argent s’interpose entre l’homme et ses objectifs et les lui procure. »

Contre un homme qui ne paie pas sa taxe, il reste deux alternatives dans un gouvernement démocratique : l’emprisonnement, la saisie des biens ou bien un petit mix des deux. Celui qui a amassé des richesses a toujours profité de la protection de son gouvernement selon Thoreau, il lui est ainsi vendu et acquis. « Il est impossible de vivre honnêtement et en même temps, confortablement ». La seule existence possible pour un militant tel que lui, pour un honnête homme tel qu’il le décrit, c’est celle d’un vagabond qui doit se précipiter de manger les fruits de sa récolte avant qu’on ne les lui enlève, un homme qui ne possède rien d’autre que le strict minimum, pas même le toit au dessus de sa tête. Bien sûr, tout le monde n’est pas prêt à faire de tels sacrifices, moi la première, car comme le dis si bien Thoreau, je suis sur cette Terre avant tout pour y vivre.

Les Idées en bref :

Thoreau nous présente une vision d’une rare pureté de ce qu’est l’homme vertueux dans tout ce que cela comporte d’absolutiste et d’intransigeant. L’honnête homme, c’est celui qui ne possède plus rien qui puisse faire obstacle entre lui et son idéal : ni ami, ni soutien, ni protection d’aucune sorte, ni bien, ni terres, ni même une famille…Regardez autour de vous à présent et examinez votre entourage. Il y a fort à parier que comme, vous connaissez beaucoup plus de défenseurs de la vertu que d’hommes réellement vertueux comme Thoreau le disait.

Pour autant, La Désobéissance civile demeure un ouvrage de référence pour celui qui veut militer, être en désaccord ou tout simplement réfléchir, faire fonctionner enfin sa tête et son esprit critique. A ce titre, je ne peux que vous le conseiller.

Le Style :

On m’avait maintes fois suggéré de lire cet ouvrage et je m’attendais à un pavé complètement inaccessible, lourd et compliqué façon « Critique de la Raison Pure » (cœur sur ta face Kant, eusses-tu vécu à mon époque et croisé mon chemin, tu ne serais peut-être pas mort puceau…) mais c’est en fait d’une étonnante clarté et surtout, c’est très bien écrit. Il y a une véritable poésie, un véritable talent dans la plume de Thoreau et surtout beaucoup d’éloquence. Le style, quoiqu’un peu vieilli, reste assez oral car très revendicateur, très percutant dans sa diatribe. Thoreau interpelles, usant des questions de rhétorique, des exclamations et des images, d’anecdotes tirée de sa propre expérience et on le sent réellement convaincu de ce qu’il professe, révolté au cœur de lui-même et déterminé à approcher le plus possible cet idéal de l’homme juste qu’il décrit. Je pense même le relire à l’avenir, pour m’imprégner une seconde fois de son style vif et lapidaire.

Accessibilité :

Si c’est le mot « essai » qui vous fait peur et la perspective de vous taper de la philosophie hardcore qui vous rebute, alors je vous rassure tout de suite, Thoreau c’est très accessible. foncez sans hésiter car c’est très court et les idées s’enchaînent bien. On ne sent pas perdu en explications et en argumentations sans fin, au contraire, ce qu’exprime Thoreau est d’une évidence limpide.

En Bref :

Une super lecture que j’ai dévoré avec grand plaisir. C’est la base si comme moi vous vous considérez comme révolté(e) (même si comme moi, vous êtes peut-être une grosse flemmarde qui observe tout cela d’un œil assez détaché et préfère le détachement à l’engagement…). A lire et à relire sans modération, ne désobéissez pas à ce conseil du cœur et courrez l’emprunter (car l’acheter serait se vautrer dans le consumérisme le plus primaire ;)).

Magistral « Petit Pays », de Gaël Faye

J’avais grand besoin d’une lecture agréable après avoir été déçue par Julian Barnes, je me suis donc tournée vers « Petit Pays« , premier roman encensé par la critique de l’auteur Franco-burundais (ou Burundo-français) Gaël Faye. Je ne sais pas si c’est parce qu’on est tous un peu formatés à aimer les mêmes romans, les mêmes thèmes, les mêmes styles d’écriture mais un Goncourt (même un Goncourt des lycéens) est souvent un gage de qualité. Celui-ci ne fait pas exception à la règle et je dois dire que je vais ajouter aux nombreuses critiques positives qui ont été faites, même si je préfère habituellement nager à contre-courant…Ce dimanche, voici donc « Petit Pays » de Gael Faye.

Petit pays.Jpeg

L’intrigue :

Si je devais résumer ce roman en une phrase, je dirais que c’est l’histoire de la perte de l’innocence. En effet, ce roman nous annonce d’emblée que tous ses malheurs ont commencé avec le « divorce » (ou tu du moins la séparation dans les faits, si ce n’est devant la loi) de ses parents.

C’est le personnage principal, un jeune garçon né d’un père français et d’une mère rwandaise exilé au Burundi (pays frontalier) qui raconte l’histoire. Il nous parle du mariage de ses parents, de son quartier de Bujumbura, capitale du Burundi, de l’impasse dans laquelle ses amis et lui se réunissent pour traîner un peu, chiper quelques mangues (et les revendre à leur propriétaires…), fumer un peu dans la carcasse de la vieille Wolswagen ou nager dans les eaux de la Muha, la rivière de Bujumbura. C’est une vraie bande de copains, les KinzBoys comme ils se font appeler, frères d’armes dans les embrouilles comme dans les meilleurs coups, camarades de jeux et de mauvais tours qu’ils jouent à leurs voisins…L’histoire aurait pu s’arrêter là et Gabriel aurait continué d’aller à l’école avec sa soeur Anna, d’envoyer des jolis courriers à sa correspondante française qu’il appelle sa fiancée, malheureusement, cette politique mystérieuse dont son père cherchait tant à l’éloigner finiront par le rattraper.

Ce qui est très étonnant, c’est que tout est fait d’une façon très progressive. Ce n’est pas la guerre qui vient un jour trouver un enfant innocent jeté malgré lui dans la dure réalité des adultes, c’est comme si le Burundi avait toujours contenu la guerre dans ses germes, comme si Gabriel avait été biberonné malgré lui aux intrigues politiques. Déjà tout petit, son père lui dit qu’il est un Tutsi, une des trois minorités du pays avec les Hutus (majoritaires) et les Pygmées. Pourtant, Gabriel semble plutôt épargné au départ et s’il arrive d’entendre des discussions entre adultes (sa mère notamment qui aimerait se réfugier en France pour mettre sa famille à l’abri de la haine qui monte), il faudra le coup d’état qui fit suite aux élections libres pour que les rivalités ethniques fassent irruption dans son quotidien. Ce coup d’état, c’est un peu le glas qui marque la fin de son enfance, de son innocence et de son existence préservée dans la petite impasse qui borde sa maison. C’est une plongée dans le génocide Tutsi qui débute, dans les troubles politiques qui ont agité le pays dans les années 90, dans toute la noirceur de l’être humain qui, manipulé par la radio et la haine, commet les pires atrocités…

Dans les derniers chapitres, votre vision de l’humanité en prend sérieusement pour son grade entre les massacres, la sauvagerie, les humiliations, la haine aveugle…On a beau savoir que la France a sa part de responsabilité dans tout ce bourbier par son ingérence incessante, on se demande comment un pays peut en arriver là. Heureusement qu’il reste la voix des survivants pour nous rappeler, en conjurant les souvenirs de leur enfance, que toute cette horreur a existé et que nous ne sommes jamais à l’abri d’un retour de la barbarie…

Ce que j’en ai pensé :

L ‘intrigue :

Nous sommes encore une fois face à une histoire « d’inspiration autobiographique », c’est à dire un genre un peu bâtard entre l’autobiographie et la fiction. J’ai beaucoup de mal avec « l’inspiration autobiographique » parce que pour moi un roman est une fiction, ou une biographie, il n’y a pas d’entre deux. Je ne sais jamais ce qui est vrai, ce qui est faux, ce qui a été et ce qui a été inventé et je trouve que ça crée comme une mise à distance avec le lecteur qui est laissé dans une espèce de flou indécis. A part ce point, j’ai trouvé l’intrigue particulièrement bien maîtrisé par sa transition très progressive de l’innocence vers l’âge adulte. Même dans les derniers chapitres qui sont pourtant beaucoup plus sombres que les premiers, on trouve quelques moments qui reste du domaine du jeu d’enfant comme ce passage où leur petite bande vont piquer une tête dans la piscine d’un lycée. Cela donne un aspect très réaliste au récit et cela rend les événements d’autant plus cruels qu’ils sont vécus par des jeunes gens qui finalement voudraient bien demeurer des enfants…Le prologue et la fin du roman encadre bien le récit de la guerre civile, ils sont particulièrement opportuns, l’un comme l’autre.

Les Personnages :

Difficile de juger de la qualité de la construction de personnages quand on ne sait pas s’ils sont inventés ou réels…On se contentera de noter la diversité des personnages : femme indépendante, jeune voyou, gentille petite vieille qui prête ses livres, domestique fidèle ou opportuniste, colon raciste…Tous jouent un rôle à un moment ou à un autre de l’intrigue. La diversité de leurs caractères n’aura d’égale que les destins très différents qu’ils connaîtront…Je ne vous en dis pas plus. Il est très appréciable en tous cas d’être confronté(e) en tant que lecteur(rice) à tout ce petit monde qui constitue comme un véritable microcosme du Burundi.

La Profondeur :

« Petit pays« , ce n’est clairement pas un livre qu’on lit pour se détendre, ou alors on a une notion un peu bizarre de ce qu’est la détente…C’est un beau livre, bien écrit et poignant mais c’est aussi d’une cruauté inouïe et on en ressort pas intact(e). C’est à la fois un roman initiatique du jeune garçon qui devient adulte mais aussi une réflexion historique qui a le mérite de faire découvrir le Burundi, son peuple et son histoire au grand public. J’aurais sans doute continué sans ce livre à tout ignorer de la guerre civile des années 90, des troubles politiques ainsi que du génocide rwandais. En cela, ce témoignage, par sa protée et son authenticité, est inestimable.

Le Style :

C’est un très joli premier roman que nous propose Gael Faye, et il en faut du talent pour dire une telle horreur avec une telle poésie. Gael Faye ne sacrifie pourtant rien à l’esthétisme : on ne nous épargne pas les descriptions des massacres, des humiliations et de la violence gratuite. Pourtant, son récit est infusé d’une beauté et d’une poésie qui sont comme un remède à la barbarie et c’est d’ailleurs lorsque ses camarades se tournent vers les gangs, les grenades et la lutte armée que Gabriel se console par les livres que lui propose sa voisine.

L’ Accessibilité :

Bons lecteurs, petits lecteurs, acharnés du dernier Goncourt ou fidèles du télé loisir, je dis : foncez.  C’est un livre court et facile à lire. La langue, tout en restant belle, est simple. Les thèmes traités, bien que durs, devraient parler autant aux adultes qui apprécieront avec un peu plus de recul la valeur politique de ce roman qu’aux jeunes qui reconnaîtront peut-être dans Gabriel leur homologue Burundais.

Général :

J’aurais aimé vous dire que je n’ai pas accroché avec « Petit pays » ne serait-ce que par esprit de contradiction, mais parfois, il faut bien reconnaître que si tout le monde trouve ça bien, c’est peut-être parce que c’est réellement bien. Cela n’est sans doute pas non plus étranger au fait que c’est un roman assez universaliste dans sa portée et tout le monde y trouve son compte au final. C’est une magnifique surprise que ce roman et je suis bien contente d’avoir croisé son chemin. Je dis donc un grand merci à l’auteur.

Le mot de la fin :

Je vais laisser la parole à l’auteur lui-même avec ce morceau de slam que je vous invite à découvrir ou à re-découvrir. C’est un bien joli moment musical que celui-là et Gael Faye a décidément un don avec les mots, qu’ils sont contés ou chantés :

Et je vous dis, à bientôt je l’espère avec une aventure du plus célèbre des détectives anglais (dès que j’aurai trouvé la détermination de passer la 10ème page…).

 

 

Julian Barnes : La Seule histoire (The Only story)

Voici un  livre que j’ai pioché parmi les nombreux titres de la rentrée littéraire. De Julian Barnes, je connaissais « Une fille qui danse » sous son titre original « The sense of an ending » et « Flaubert’s parrot » qui est sur ma PAL depuis quelques temps déjà. J’avais beaucoup aimé « Une fille qui danse » même si curieusement, je serais incapable aujourd’hui de vous dire de quoi ça parle en détail…Je me souviens juste d’une histoire subtile et complexe qui m’avait plu par sa mélancolie, la distance avec laquelle le personnage principal remontait le fil de ses souvenirs et c’est un peu ce que j’ai trouvé dans ce nouveau titre « The Only story« . Initialement, j’avais prévu de vous présenter ce livre dimanche dernier mais le temps m’a hélas manqué la semaine dernière, d’autant que j’ai eu l’immense joie de travailler dimanche 3 (#travaillerpluspourgagnermoins). Ce dimanche, voici donc « La Seule histoire« .

The Only story

L’Intrigue :

C’est l’histoire d’un jeune homme prénommé Paul qui vit son adolescence avec ses parents dans une petite ville de campagne britannique. Aucune indication de temps n’est donnée mais je suppose que l’on peut situer cette histoire aux alentours des années 70-80. Imaginez-vous le début de la pop, les jeunes qui commencent à remettre en question les valeurs de leurs parents dans une société plutôt coincée où l’apparence et la respectabilité comptent énormément. Paul rencontre une femme au club de tennis en compagnie de laquelle il joue quelques matchs doubles. Cette femme a la quarantaine, elle est mariée, établie avec deux enfants. C’est une femme indépendante et plutôt drôle qui a un regard assez cynique, assez détaché sur la vie mais cette apparente nonchalance cache sa part de fêlures, de traumatismes et d’histoires secrètes. Paul va la ramener chez elle à plusieurs reprises, sous le regard critique de ses parents qui lui demande s’il a l’intention de devenir chauffeur de taxi, et, bien sûr, il tombera sous le charme un peu aigre-doux de cette femme de vingt ans son aînée.

Ce ne sera bien sûr pas si simple car Susan est mariée avec un homme du nom de Gordon Mc Leod et bien qu’ils ne partagent plus rien ces dernières années, pas même le lit conjugal, Mc Leod est un homme alcoolique et brutal prompt aux crises de colère. Un status quo va peu à peu s’installer : le jeune homme visitera le domicile conjugal régulièrement en compagnie d’autres garçons de son âge que Gordon appellera, non sans une pointe d’acidité, les « fancy boys« . Je ne saurais dire si l’époux Mc Leod sait que sa femme le trompe et s’en moque ou s’il ignore tout de leurs manigances auquel cas il est réellement très con. En tous les cas, la crise ne viendra pas tout de suite : il faudra attendre quelques chapitres encore pour que le jeune Paul, fou amoureux de Susan, ne quitte le domicile parental en compagnie de sa maîtresse pour s’installer dans la banlieue de Londres après avoir causé un scandale dans son club de tennis local ainsi que la désapprobation de ses parents (ce qui n’est pas pour lui déplaire…). Ils vivront quelques temps ainsi ensemble, lui travaillant, elle louant des chambres jusqu’à ce qu’il ne découvre la face cachée de sa maîtresse : son penchant pervers et addictif pour l’alcool qu’elle boit en cachette malgré toutes les tactiques mises en place par Paul pour l’en empêcher.

L’histoire semble ordinaire, presque banale aux premiers abords -et elle l’est sans doute- mais Paul insiste sur le fait que tous les amoureux sont persuadés de l’unicité de leur relation. Il parlera très peu de leur différence d’âge par exemple car il n’en fait pas grand cas : il sort simplement avec une femme dont il est tombé amoureux et qui se trouve (incidentellement) être plus âgée que lui. Cette histoire qu’il vit est l’occasion pour lui de développer une réflexion sur l’amour, les gens, l’alcoolisme et surtout, sur la façon dont cette première histoire façonne son histoire jusqu’à devenir une partie de son identité et c’est toujours le cas nous dit-il car au bout du compte, il n’y a toujours qu’une seule et unique histoire d’amour. Cette première histoire donne le la et suite à cela, les autres ne seront jamais qu’une reproduction inconsciente d’un schéma. On peut se construire par imitation ou encore par opposition à cette histoire mais jamais totalement en dehors.

Le scénario n’est clairement pas le point fort de ce roman. C’est plutôt un prétexte dont l’auteur use pour exposer sa vision de l’amour, développer sa propre réflexion et la partager avec son lecteur. Ce qui en fait l’originalité, c’est que c’est un récit fait à posteriori par un homme devenu vieux et qui revient sur sa jeunesse et surtout sur ce grand amour qui a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. La première partie écrite en « je » raconte donc sa connaissance de Susan, leurs premières relations tout en pudeur et en tendresse (sans tomber dans l’écueil d’abreuver le lecteur de descriptions érotiques dont il n’a que faire, ce qui est fort appréciable je trouve). La deuxième partie, écrite en « tu » ou en « vous » (ce serait d’ailleurs intéressant de voir comment les traducteurs l’ont traduit dans la VF ?) interpelles le lecteur quand à la lente descente en enfer qu’opère le couple, l’enfer de l’alcoolisme, de l’impuissance (au sens ou il ne parvient pas à l’aider), de non-dits…C’est comme si le narrateur voulait nous entraîner dans son histoire et nous demander conseil : qu’auriez-vous fait à ma place ? La troisième et dernière partie enfin est écrite en « il », comme si le narrateur ne se reconnaissait plus dans ce personnage qu’il est devenu…On sent un détachement et une désensibilisation du personnage qui convient bien à la troisième personne.

Quant à la fin, elle clôt assez justement l’histoire avec une sorte de réalisme désabusé.

Ce que j’en ai pensé :

Scénario :

Un scénario plutôt bateau qui parvient à surprendre par sa vision unique, ses originalités et l’humanité dont il est infusé. On se laisse glisser dans ce récit doux-amer, même si l’on regrette précisément cette léthargie qui semble paralyser les personnages comme un poison. Ce n’est sans doute que mon point de vue mais j’avais envie de rentrer dans le roman et de secouer le héros par les épaules, histoire de mettre un peu de rythme dans ce récit. Cet abattement qui tétanise Paul finit par lasser, par nous démoraliser. L’histoire d’amour est sympathique mais elle ne m’a pas émue plus que ça. Il manquait un peu de vie, un peu d’énergie.

Personnages :

Les personnages sont attachants mais encore une fois, il manque d’un quelque chose, d’une certaine attitude face à la vie, une capacité à se battre en dépit des circonstances (alors que là ils se contentent de se laisser emporter…). Nous avons Paul, qui est un peu l’archétype du jeune homme brillant qui a toute la vie devant lui, il est absolu dans sa façon de penser, direct, spontané et entier. Il se donne corps et âme à sa relation, sans calculs ni arrière-pensées. De l’autre côté, nous avons Susan, femme d’âge mûre qui cache ses désillusion derrière un cynisme de façade, puis derrière la boisson. Elle voit que la situation dans laquelle elle est avec son époux n’est pas normale mais elle ne fait rien au final : elle ne divorce pas, elle se contente de se laisser enlever. Il y a également Joan, une des rares amies de Susan, une vieille femme désabusée, ouvertement cynique et aigrie qui vit avec ses chiens. Elle est aussi pleine de bon sens et de réalisme. C’est un personnage qui dit avec humour la réalité crue telle qu’elle est mais telle qu’on ne souhaiterait jamais l’entendre…Tous ces profils différents permettent de donner à chaque fois un éclairage différent sur la même histoire. On a le point de vue de l’amant, celui du mari trompé, celui de la maîtresse…C’est une fresque extrêmement humaine que Julian Barnes construit toute en nuances.

Style :

On reconnait bien l’auteur de « Une fille qui danse » avec ce style traînant et mélancolique qui donne une atmosphère un peu surannée, un peu photo sépia à toute l’historie. On retrouve les thèmes de l’introspection, du recul des années et de la relation amoureuse un peu malsaine qui cache ses secrets que l’on découvre petit à petit. L’auteur parvient à inventer une histoire crédible, extrêmement réaliste dans laquelle on refuse la facilité et les clichés Hollywoodiens. Cette histoire au final avec des hommes et des femmes normaux, c’est une histoire que l’on aurait pu vivre, ce qui fait qu’on rentre assez facilement dedans. On regrette juste encore une fois cette distance qui tue toute charge émotionnelle, même si c’est je pense un parti pris assumé de l’auteur dès le départ.

Profondeur :

Le but de cette historie était évidemment davantage de faire réfléchir que de faire rêver et pourtant, arrivé au terme du roman, il ne nous en reste pas grand chose. les réflexions développées sont au final très personnelles car, comme l’auteur nous le dit, tout est vrai à propos de l’amour, rien n’est jamais absurde. Je ne suis pas certaine que notre vie amoureuse soit effectivement déterminée entièrement par une seule et même histoire, même s’il y a sans doute toujours une histoire qui compte plus que les autres.

Accessibilité :

C’est accessible au sens où c’est facile à lire, même en anglais, mais je ne pense pas que l’aspect très personnel de ce roman plaira à tout le monde. Il ne faut pas y voir un roman de gare mais plutôt une historie d’amour écrite par un intellectuel.

Sexismomètre :

Un roman assez sympathique de ce point de vue là refusant les clichés habituels avec plusieurs personnages féminins forts et indépendants même si l’on demeure dans une sorte de schéma de chevalier blanc qui vient sauver sa princesse emprisonné dans son château par un mari violent…Les personnages féminins sont nombreux (plus nombreux que les personnages masculins d’ailleurs, ce qui est assez exceptionnel !) et les femmes sont bien représentées globalement.

Général :

Un roman sympathique qui nous balade entre romantisme et mélancolie. Julian Barnes propose une vision assez réaliste de l’amour que son personnage principal dissèque et analyse sous ses moindres coutures. On referme néanmoins la dernière page avec une certaine amertume à cause de cette apathie qui règne dans le roman.

En Bref :

Une citation dans son carnet, qui avait survécu à plusieurs relectures : « En amour, tout est vrai, tout est faux ; et c’est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité » (Chamfort).