Magistral « Petit Pays », de Gaël Faye

J’avais grand besoin d’une lecture agréable après avoir été déçue par Julian Barnes, je me suis donc tournée vers « Petit Pays« , premier roman encensé par la critique de l’auteur Franco-burundais (ou Burundo-français) Gaël Faye. Je ne sais pas si c’est parce qu’on est tous un peu formatés à aimer les mêmes romans, les mêmes thèmes, les mêmes styles d’écriture mais un Goncourt (même un Goncourt des lycéens) est souvent un gage de qualité. Celui-ci ne fait pas exception à la règle et je dois dire que je vais ajouter aux nombreuses critiques positives qui ont été faites, même si je préfère habituellement nager à contre-courant…Ce dimanche, voici donc « Petit Pays » de Gael Faye.

Petit pays.Jpeg

L’intrigue :

Si je devais résumer ce roman en une phrase, je dirais que c’est l’histoire de la perte de l’innocence. En effet, ce roman nous annonce d’emblée que tous ses malheurs ont commencé avec le « divorce » (ou tu du moins la séparation dans les faits, si ce n’est devant la loi) de ses parents.

C’est le personnage principal, un jeune garçon né d’un père français et d’une mère rwandaise exilé au Burundi (pays frontalier) qui raconte l’histoire. Il nous parle du mariage de ses parents, de son quartier de Bujumbura, capitale du Burundi, de l’impasse dans laquelle ses amis et lui se réunissent pour traîner un peu, chiper quelques mangues (et les revendre à leur propriétaires…), fumer un peu dans la carcasse de la vieille Wolswagen ou nager dans les eaux de la Muha, la rivière de Bujumbura. C’est une vraie bande de copains, les KinzBoys comme ils se font appeler, frères d’armes dans les embrouilles comme dans les meilleurs coups, camarades de jeux et de mauvais tours qu’ils jouent à leurs voisins…L’histoire aurait pu s’arrêter là et Gabriel aurait continué d’aller à l’école avec sa soeur Anna, d’envoyer des jolis courriers à sa correspondante française qu’il appelle sa fiancée, malheureusement, cette politique mystérieuse dont son père cherchait tant à l’éloigner finiront par le rattraper.

Ce qui est très étonnant, c’est que tout est fait d’une façon très progressive. Ce n’est pas la guerre qui vient un jour trouver un enfant innocent jeté malgré lui dans la dure réalité des adultes, c’est comme si le Burundi avait toujours contenu la guerre dans ses germes, comme si Gabriel avait été biberonné malgré lui aux intrigues politiques. Déjà tout petit, son père lui dit qu’il est un Tutsi, une des trois minorités du pays avec les Hutus (majoritaires) et les Pygmées. Pourtant, Gabriel semble plutôt épargné au départ et s’il arrive d’entendre des discussions entre adultes (sa mère notamment qui aimerait se réfugier en France pour mettre sa famille à l’abri de la haine qui monte), il faudra le coup d’état qui fit suite aux élections libres pour que les rivalités ethniques fassent irruption dans son quotidien. Ce coup d’état, c’est un peu le glas qui marque la fin de son enfance, de son innocence et de son existence préservée dans la petite impasse qui borde sa maison. C’est une plongée dans le génocide Tutsi qui débute, dans les troubles politiques qui ont agité le pays dans les années 90, dans toute la noirceur de l’être humain qui, manipulé par la radio et la haine, commet les pires atrocités…

Dans les derniers chapitres, votre vision de l’humanité en prend sérieusement pour son grade entre les massacres, la sauvagerie, les humiliations, la haine aveugle…On a beau savoir que la France a sa part de responsabilité dans tout ce bourbier par son ingérence incessante, on se demande comment un pays peut en arriver là. Heureusement qu’il reste la voix des survivants pour nous rappeler, en conjurant les souvenirs de leur enfance, que toute cette horreur a existé et que nous ne sommes jamais à l’abri d’un retour de la barbarie…

Ce que j’en ai pensé :

L ‘intrigue :

Nous sommes encore une fois face à une histoire « d’inspiration autobiographique », c’est à dire un genre un peu bâtard entre l’autobiographie et la fiction. J’ai beaucoup de mal avec « l’inspiration autobiographique » parce que pour moi un roman est une fiction, ou une biographie, il n’y a pas d’entre deux. Je ne sais jamais ce qui est vrai, ce qui est faux, ce qui a été et ce qui a été inventé et je trouve que ça crée comme une mise à distance avec le lecteur qui est laissé dans une espèce de flou indécis. A part ce point, j’ai trouvé l’intrigue particulièrement bien maîtrisé par sa transition très progressive de l’innocence vers l’âge adulte. Même dans les derniers chapitres qui sont pourtant beaucoup plus sombres que les premiers, on trouve quelques moments qui reste du domaine du jeu d’enfant comme ce passage où leur petite bande vont piquer une tête dans la piscine d’un lycée. Cela donne un aspect très réaliste au récit et cela rend les événements d’autant plus cruels qu’ils sont vécus par des jeunes gens qui finalement voudraient bien demeurer des enfants…Le prologue et la fin du roman encadre bien le récit de la guerre civile, ils sont particulièrement opportuns, l’un comme l’autre.

Les Personnages :

Difficile de juger de la qualité de la construction de personnages quand on ne sait pas s’ils sont inventés ou réels…On se contentera de noter la diversité des personnages : femme indépendante, jeune voyou, gentille petite vieille qui prête ses livres, domestique fidèle ou opportuniste, colon raciste…Tous jouent un rôle à un moment ou à un autre de l’intrigue. La diversité de leurs caractères n’aura d’égale que les destins très différents qu’ils connaîtront…Je ne vous en dis pas plus. Il est très appréciable en tous cas d’être confronté(e) en tant que lecteur(rice) à tout ce petit monde qui constitue comme un véritable microcosme du Burundi.

La Profondeur :

« Petit pays« , ce n’est clairement pas un livre qu’on lit pour se détendre, ou alors on a une notion un peu bizarre de ce qu’est la détente…C’est un beau livre, bien écrit et poignant mais c’est aussi d’une cruauté inouïe et on en ressort pas intact(e). C’est à la fois un roman initiatique du jeune garçon qui devient adulte mais aussi une réflexion historique qui a le mérite de faire découvrir le Burundi, son peuple et son histoire au grand public. J’aurais sans doute continué sans ce livre à tout ignorer de la guerre civile des années 90, des troubles politiques ainsi que du génocide rwandais. En cela, ce témoignage, par sa protée et son authenticité, est inestimable.

Le Style :

C’est un très joli premier roman que nous propose Gael Faye, et il en faut du talent pour dire une telle horreur avec une telle poésie. Gael Faye ne sacrifie pourtant rien à l’esthétisme : on ne nous épargne pas les descriptions des massacres, des humiliations et de la violence gratuite. Pourtant, son récit est infusé d’une beauté et d’une poésie qui sont comme un remède à la barbarie et c’est d’ailleurs lorsque ses camarades se tournent vers les gangs, les grenades et la lutte armée que Gabriel se console par les livres que lui propose sa voisine.

L’ Accessibilité :

Bons lecteurs, petits lecteurs, acharnés du dernier Goncourt ou fidèles du télé loisir, je dis : foncez.  C’est un livre court et facile à lire. La langue, tout en restant belle, est simple. Les thèmes traités, bien que durs, devraient parler autant aux adultes qui apprécieront avec un peu plus de recul la valeur politique de ce roman qu’aux jeunes qui reconnaîtront peut-être dans Gabriel leur homologue Burundais.

Général :

J’aurais aimé vous dire que je n’ai pas accroché avec « Petit pays » ne serait-ce que par esprit de contradiction, mais parfois, il faut bien reconnaître que si tout le monde trouve ça bien, c’est peut-être parce que c’est réellement bien. Cela n’est sans doute pas non plus étranger au fait que c’est un roman assez universaliste dans sa portée et tout le monde y trouve son compte au final. C’est une magnifique surprise que ce roman et je suis bien contente d’avoir croisé son chemin. Je dis donc un grand merci à l’auteur.

Le mot de la fin :

Je vais laisser la parole à l’auteur lui-même avec ce morceau de slam que je vous invite à découvrir ou à re-découvrir. C’est un bien joli moment musical que celui-là et Gael Faye a décidément un don avec les mots, qu’ils sont contés ou chantés :

Et je vous dis, à bientôt je l’espère avec une aventure du plus célèbre des détectives anglais (dès que j’aurai trouvé la détermination de passer la 10ème page…).

 

 

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Julian Barnes : La Seule histoire (The Only story)

Voici un  livre que j’ai pioché parmi les nombreux titres de la rentrée littéraire. De Julian Barnes, je connaissais « Une fille qui danse » sous son titre original « The sense of an ending » et « Flaubert’s parrot » qui est sur ma PAL depuis quelques temps déjà. J’avais beaucoup aimé « Une fille qui danse » même si curieusement, je serais incapable aujourd’hui de vous dire de quoi ça parle en détail…Je me souviens juste d’une histoire subtile et complexe qui m’avait plu par sa mélancolie, la distance avec laquelle le personnage principal remontait le fil de ses souvenirs et c’est un peu ce que j’ai trouvé dans ce nouveau titre « The Only story« . Initialement, j’avais prévu de vous présenter ce livre dimanche dernier mais le temps m’a hélas manqué la semaine dernière, d’autant que j’ai eu l’immense joie de travailler dimanche 3 (#travaillerpluspourgagnermoins). Ce dimanche, voici donc « La Seule histoire« .

The Only story

L’Intrigue :

C’est l’histoire d’un jeune homme prénommé Paul qui vit son adolescence avec ses parents dans une petite ville de campagne britannique. Aucune indication de temps n’est donnée mais je suppose que l’on peut situer cette histoire aux alentours des années 70-80. Imaginez-vous le début de la pop, les jeunes qui commencent à remettre en question les valeurs de leurs parents dans une société plutôt coincée où l’apparence et la respectabilité comptent énormément. Paul rencontre une femme au club de tennis en compagnie de laquelle il joue quelques matchs doubles. Cette femme a la quarantaine, elle est mariée, établie avec deux enfants. C’est une femme indépendante et plutôt drôle qui a un regard assez cynique, assez détaché sur la vie mais cette apparente nonchalance cache sa part de fêlures, de traumatismes et d’histoires secrètes. Paul va la ramener chez elle à plusieurs reprises, sous le regard critique de ses parents qui lui demande s’il a l’intention de devenir chauffeur de taxi, et, bien sûr, il tombera sous le charme un peu aigre-doux de cette femme de vingt ans son aînée.

Ce ne sera bien sûr pas si simple car Susan est mariée avec un homme du nom de Gordon Mc Leod et bien qu’ils ne partagent plus rien ces dernières années, pas même le lit conjugal, Mc Leod est un homme alcoolique et brutal prompt aux crises de colère. Un status quo va peu à peu s’installer : le jeune homme visitera le domicile conjugal régulièrement en compagnie d’autres garçons de son âge que Gordon appellera, non sans une pointe d’acidité, les « fancy boys« . Je ne saurais dire si l’époux Mc Leod sait que sa femme le trompe et s’en moque ou s’il ignore tout de leurs manigances auquel cas il est réellement très con. En tous les cas, la crise ne viendra pas tout de suite : il faudra attendre quelques chapitres encore pour que le jeune Paul, fou amoureux de Susan, ne quitte le domicile parental en compagnie de sa maîtresse pour s’installer dans la banlieue de Londres après avoir causé un scandale dans son club de tennis local ainsi que la désapprobation de ses parents (ce qui n’est pas pour lui déplaire…). Ils vivront quelques temps ainsi ensemble, lui travaillant, elle louant des chambres jusqu’à ce qu’il ne découvre la face cachée de sa maîtresse : son penchant pervers et addictif pour l’alcool qu’elle boit en cachette malgré toutes les tactiques mises en place par Paul pour l’en empêcher.

L’histoire semble ordinaire, presque banale aux premiers abords -et elle l’est sans doute- mais Paul insiste sur le fait que tous les amoureux sont persuadés de l’unicité de leur relation. Il parlera très peu de leur différence d’âge par exemple car il n’en fait pas grand cas : il sort simplement avec une femme dont il est tombé amoureux et qui se trouve (incidentellement) être plus âgée que lui. Cette histoire qu’il vit est l’occasion pour lui de développer une réflexion sur l’amour, les gens, l’alcoolisme et surtout, sur la façon dont cette première histoire façonne son histoire jusqu’à devenir une partie de son identité et c’est toujours le cas nous dit-il car au bout du compte, il n’y a toujours qu’une seule et unique histoire d’amour. Cette première histoire donne le la et suite à cela, les autres ne seront jamais qu’une reproduction inconsciente d’un schéma. On peut se construire par imitation ou encore par opposition à cette histoire mais jamais totalement en dehors.

Le scénario n’est clairement pas le point fort de ce roman. C’est plutôt un prétexte dont l’auteur use pour exposer sa vision de l’amour, développer sa propre réflexion et la partager avec son lecteur. Ce qui en fait l’originalité, c’est que c’est un récit fait à posteriori par un homme devenu vieux et qui revient sur sa jeunesse et surtout sur ce grand amour qui a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. La première partie écrite en « je » raconte donc sa connaissance de Susan, leurs premières relations tout en pudeur et en tendresse (sans tomber dans l’écueil d’abreuver le lecteur de descriptions érotiques dont il n’a que faire, ce qui est fort appréciable je trouve). La deuxième partie, écrite en « tu » ou en « vous » (ce serait d’ailleurs intéressant de voir comment les traducteurs l’ont traduit dans la VF ?) interpelles le lecteur quand à la lente descente en enfer qu’opère le couple, l’enfer de l’alcoolisme, de l’impuissance (au sens ou il ne parvient pas à l’aider), de non-dits…C’est comme si le narrateur voulait nous entraîner dans son histoire et nous demander conseil : qu’auriez-vous fait à ma place ? La troisième et dernière partie enfin est écrite en « il », comme si le narrateur ne se reconnaissait plus dans ce personnage qu’il est devenu…On sent un détachement et une désensibilisation du personnage qui convient bien à la troisième personne.

Quant à la fin, elle clôt assez justement l’histoire avec une sorte de réalisme désabusé.

Ce que j’en ai pensé :

Scénario :

Un scénario plutôt bateau qui parvient à surprendre par sa vision unique, ses originalités et l’humanité dont il est infusé. On se laisse glisser dans ce récit doux-amer, même si l’on regrette précisément cette léthargie qui semble paralyser les personnages comme un poison. Ce n’est sans doute que mon point de vue mais j’avais envie de rentrer dans le roman et de secouer le héros par les épaules, histoire de mettre un peu de rythme dans ce récit. Cet abattement qui tétanise Paul finit par lasser, par nous démoraliser. L’histoire d’amour est sympathique mais elle ne m’a pas émue plus que ça. Il manquait un peu de vie, un peu d’énergie.

Personnages :

Les personnages sont attachants mais encore une fois, il manque d’un quelque chose, d’une certaine attitude face à la vie, une capacité à se battre en dépit des circonstances (alors que là ils se contentent de se laisser emporter…). Nous avons Paul, qui est un peu l’archétype du jeune homme brillant qui a toute la vie devant lui, il est absolu dans sa façon de penser, direct, spontané et entier. Il se donne corps et âme à sa relation, sans calculs ni arrière-pensées. De l’autre côté, nous avons Susan, femme d’âge mûre qui cache ses désillusion derrière un cynisme de façade, puis derrière la boisson. Elle voit que la situation dans laquelle elle est avec son époux n’est pas normale mais elle ne fait rien au final : elle ne divorce pas, elle se contente de se laisser enlever. Il y a également Joan, une des rares amies de Susan, une vieille femme désabusée, ouvertement cynique et aigrie qui vit avec ses chiens. Elle est aussi pleine de bon sens et de réalisme. C’est un personnage qui dit avec humour la réalité crue telle qu’elle est mais telle qu’on ne souhaiterait jamais l’entendre…Tous ces profils différents permettent de donner à chaque fois un éclairage différent sur la même histoire. On a le point de vue de l’amant, celui du mari trompé, celui de la maîtresse…C’est une fresque extrêmement humaine que Julian Barnes construit toute en nuances.

Style :

On reconnait bien l’auteur de « Une fille qui danse » avec ce style traînant et mélancolique qui donne une atmosphère un peu surannée, un peu photo sépia à toute l’historie. On retrouve les thèmes de l’introspection, du recul des années et de la relation amoureuse un peu malsaine qui cache ses secrets que l’on découvre petit à petit. L’auteur parvient à inventer une histoire crédible, extrêmement réaliste dans laquelle on refuse la facilité et les clichés Hollywoodiens. Cette histoire au final avec des hommes et des femmes normaux, c’est une histoire que l’on aurait pu vivre, ce qui fait qu’on rentre assez facilement dedans. On regrette juste encore une fois cette distance qui tue toute charge émotionnelle, même si c’est je pense un parti pris assumé de l’auteur dès le départ.

Profondeur :

Le but de cette historie était évidemment davantage de faire réfléchir que de faire rêver et pourtant, arrivé au terme du roman, il ne nous en reste pas grand chose. les réflexions développées sont au final très personnelles car, comme l’auteur nous le dit, tout est vrai à propos de l’amour, rien n’est jamais absurde. Je ne suis pas certaine que notre vie amoureuse soit effectivement déterminée entièrement par une seule et même histoire, même s’il y a sans doute toujours une histoire qui compte plus que les autres.

Accessibilité :

C’est accessible au sens où c’est facile à lire, même en anglais, mais je ne pense pas que l’aspect très personnel de ce roman plaira à tout le monde. Il ne faut pas y voir un roman de gare mais plutôt une historie d’amour écrite par un intellectuel.

Sexismomètre :

Un roman assez sympathique de ce point de vue là refusant les clichés habituels avec plusieurs personnages féminins forts et indépendants même si l’on demeure dans une sorte de schéma de chevalier blanc qui vient sauver sa princesse emprisonné dans son château par un mari violent…Les personnages féminins sont nombreux (plus nombreux que les personnages masculins d’ailleurs, ce qui est assez exceptionnel !) et les femmes sont bien représentées globalement.

Général :

Un roman sympathique qui nous balade entre romantisme et mélancolie. Julian Barnes propose une vision assez réaliste de l’amour que son personnage principal dissèque et analyse sous ses moindres coutures. On referme néanmoins la dernière page avec une certaine amertume à cause de cette apathie qui règne dans le roman.

En Bref :

Une citation dans son carnet, qui avait survécu à plusieurs relectures : « En amour, tout est vrai, tout est faux ; et c’est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité » (Chamfort).

Cent ans de solitude, Gabriel Garcia Marquez

Il arrive parfois qu’un classique, qu’on vous a pourtant chaudement recommandé, vous laisse perplexe voire franchement indifférente. Ce dimanche et pour mon premier article de l’année, je vous présente « Cent ans de solitude« .

cent ans de solitude

L’ Intrigue

Difficile de résumer en quelques lignes une intrigue qui s’étale sur pas moins d’un siècle soit sept générations, d’autant que l’auteur se plait à perdre le lecteur avec une histoire en serpent qui se mord la queue : les protagonistes portent tous le même nom, les événements se répètent, les choses le plus inattendues surviennent sans que cela étonne qui que ce soit…

C’est l’histoire de la famille Buendia qui vit recluse dans le village imaginaire de Macondo. La famille Buendia, entre autres choses, a un dangereux penchant pour l’inceste et les coqs de combat qui semblent plus ou moins héréditaire. On suit donc le destin de Jose Arcadio Buendia, Ursula Iguaran et leur nombreuse et fructueuse descendance.  Le village de Macondo est isolé dans le marigot et Jose Arcadio essaiera toute sa vie durant de trouver un passage vers la mer ou au moins un accès vers le reste de la civilisation afin de développer Macondo. Le progrès viendra finalement des gitans conduits par Melquiades, alchimiste faiseur de prédictions et vendeur de tapis volants.

Pendant des années, on suivra Macondo à travers son essor, de la ligne ferrée jusqu’à la compagnie bananière. Macondo va grandir, prospérer…et finalement dépérir peu à peu comme ses citoyens. On vivra la petite histoire : les enfants qui partent, se marient, vivent leur vie…Et de l’autre côté l’histoire avec un grand H : la guerre, la politique, les grèves…

On retrouve une certaine unité à travers les différentes générations : récurrence des « Aureliano » et « Jose Arcadio », unité de lieu à travers Macondo, thématiques qui reviennent : solitude, alchimie, folie, inceste, guerre, désir des hommes et des femmes…

La fin, plutôt surprenante, a le mérite d’apporter une réponse à certaines des questions restées en suspens. Elle rachète bien l’intrigue qui pêche par trop d’incohérence et de longueurs.

Un petit mot sur le style :

J’ai commencé à lire Cent ans de solitude sans aucun à priori, je ne savais pas de quoi ça parlait, je ne connaissais pas du tout l’auteur…Autant dire que j’ai pris une sacré claque dans les premières pages avant de reconnaître le réalisme magique, une sorte de courant littéraire qui consiste à banaliser des événements qui paraissent surnaturels ou incroyables. On reconnait l’influence du merveilleux, en ce que les éléments fantastiques font partie intégrante de l’histoire et ne suscitent pas chez les personnages la peur, l’inquiétude ou le rejet comme dans les romans fantastiques. Ils sont acceptés comme normaux voire terriblement banals, ce qui n’empêchera pas au lecteur d’être déboussolé dans les premières pages. Le Réalisme magique, soit on accroche immédiatement, soit on déteste et personnellement je fais partie de la seconde catégorie. Je tolère quand le roman est guidé par une sorte de cohérence interne comme dans « Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits » de Salman Rushdie mais j’ai vraiment du mal lorsque le surnaturel survient toujours au meilleur moment comme pour sauver une intrigue défaillante en mode « Ta gueule, c’est magique »…

Forces et Faiblesses :

Personnages : B

Les personnages sont clairement un point fort de ce roman. Ils sont très, très nombreux et c’est très difficile de s’y retrouver mais ils sont variés, chacun ont leur propre histoire. On retrouve une constante dans les Aureliano qui sont souvent solitaires, renfermés et studieux contrairement aux José Arcadio qui sont indépendants, extravertis et forts, parfois même tyranniques. Je regrette cependant que l’auteur passe trop vite sur l’histoire des personnages. On raconte trop souvent leur vie en quelques lignes et ce n’est pas suffisant pour s’attacher à eux.

Scénario : D

Je tiens à préciser que c’est totalement subjectif, il s’agit de mon avis. Je n’ai de toute évidence pas été sensible à ce roman qu’on décrit comme un chef d’oeuvre et qui personnellement l’a laissée de marbre. Commençons par les bons points : j’ai beaucoup aimé la façon dont la grande histoire ratrappe et emporte Macondo malgré elle. Ainsi, elle ne sera pas épargnée par la Guerre, les intrigues, la grève. Ces moments sont à mon sens les plus intéressants. On note quelques idées originales, des intrigues secondaires plutôt intéressantes. Néanmoins, j’ai été vraiment agacée par le manque de cohérence, l’aspect plutôt brouillon du tout et le fait que l’auteur prenne un malin plaisir à perdre ses lecteurs. Je n’arrive pas apprécier ma lecture lorsque je ne sais plus qui est qui et que je me demande sans cesse « Mais c’est qui celui-là ? C’est pas Truc ? Ah, mais non, c’est vrai il est mort…Mais alors c’est peut-être machin ? Et au fait c’est le fils de qui lui ? »

Profondeur : D

Il y a sans doute un message caché mais soit je suis trop bête pour l’avoir saisi, soit je n’y ai pas été sensible. J’ai trouvé ce roman plutôt vide en dépit de ces nombreuses pages. On ne sait jamais trop où l’auteur veut nous emmener et ce que l’on doit tirer de tel ou tel événement. On reconnait pourtant quelques réflexions récurrentes sur le désir notamment (je pense que c’est une des raisons pour lesquelles ce livre m’a laissé de marbre car s’il y a bien un sujet qui me laisse complètement indifférente c’est bien le cul…), la solitude (mais toujours sous un angle assez malsain : la femme qui reste seule et finit par tripoter son petit-fils dans son bain…Creepy), le temps qui passe un peu à son aise, se détraque, revient sur le passé puis s’emballe de nouveau…

Style : A

Je dois reconnaître que c’est très bien écrit. Une chose que l’on ne peut pas enlever à Gabriel Garcia Marquez, c’est qu’il sait écrire. Il manie à merveille le lyrisme et le récit est émaillé de réflexions profondes. C’est beau, c’est vraiment beau, et je regrette d’autant plus de ne pas avoir été sensible à l’intrigue.

Accessibilité : C

Ce n’est pas éminemment compliqué. Il y a quelques passages plus difficiles où il faut s’y reprendre à plusieurs fois avant de comprendre mais dans l’ensemble ça se lit bien. Le réalisme magique en revanche risque d’en rebuter plus d’un. Il faut avoir l’esprit assez ouvert pour rester accroché jusqu’après la cinquantième page.

Sexismomètre : E

En voyant ce livre et Le labyrinthe des esprits de Zafon, je vais finir par croire que les hispanophones ont vraiment un problème avec la notion de consentement sexuel. D’accord, ça a été publié dans les années 60, dans la même période que Un bonheur insoutenable dans lequel le personnage principal viole purement et simplement un personnage féminin alors qu’elle se débat et le supplie d’arrêter. Dans Cent ans de solitude, un a Jose Arcadio qui entre dans la chambre de son épouse (le mariage n’a pas été consommé) et déclare que le moment est venu de passer à la casserole juste sous prétexte qu’on la traité d’impuissant, injure qu’il a lavé dans le sang, et il accuse quand même sa femme d’être responsable de sa mort…On a également Jose Arcadio deuxième du nom qui saute sur sa petite soeur pour je cite « l’écarteler comme un oisillon » et lui faire connaître grâce à son sexe surdimensionné une nuit de plaisir inoubliable…Est-ce que c’est possible de faire plus machiste que ça ? L’archétype de l’homme hyper viril…C’est insultant non seulement envers les femmes mais aussi envers les hommes. Enfin, et c’est peut-être le pire, Aureliano dernier du nom rentre quand même dans la chambre de sa tante (il ne sait pas qu’elle est sa tante) et la transporte de force dans son lit alors même qu’elle lui a déjà dit non et qu’elle lui demande de partir. Ah, mais j’avais oublié qu’une femme qui dit non, elle veut dire oui…Culture du viol quand tu nous tiens…

Général : D

Une lecture globalement très moyenne que j’ai trouvé longue et pénible. Il y a de bons passages, des choses intéressantes, mais ce n’est vraiment pas pour moi et je ne vois vraiment pas ce qui en fait un chef d’oeuvre. Je le relirai peut-être un jour plus attentivement pour voir si je n’ai pas raté quelque chose mais pour le moment je crois que j’en ai soupé de Gabriel Garcia Marquez.

Le mot de la fin :

Allez, une dernière petite image pour la fin à l’intention de Gabriel Garcia Marquez que j’embrasse très fort (avec ou sans son consentement). Je crois que quelques petits rappels s’imposent :

no means no

 

 

Gatsby le Magnifique, F. Scott Fitzgerald

Aujourd’hui je vous propose de revisiter en ma compagnie un classique de la plus folle des décennies : The Great Gatsby. C’est un roman relativement court, à peine 200 pages, écrit par F. Scott Fitzgerald dans les années 20. Considéré comme un classique, il est étudié encore aujourd’hui par des générations de collégiens en Angleterre ainsi qu’aux Etats-Unis. Il faut dire que le roman retranscrit assez bien l’atmosphère enfiévrée des années qui ont suivi la Grande Guerre, un peu comme si le monde cherchait à oublier les horreurs du Grand Charnier en s’abreuvant de fêtes gigantesques et en dépensant son argent dans des produits de luxe et de l’alcool.

A gauche la couverture du roman qui permet une première approche de l’univers du roman. On y voit le visage d’une femme aux lèvres rouges, boudeuses, sensuelles, et à la coiffure typique des flappers. Sur la gauche, une tâche qui semble couler comme une larme sur sa joue. Son visage domine la scène mais il est à demi-effacé, on en distingue que les yeux, les bouches et quelques morceaux de la coiffure et la jeune femme semble triste ou du moins pensive. Les tâches de lumières vives évoquent quant à elle la ville, New York et les grosses industries ou encore les fêtes. La couleur dominante et le bleu nuit comme si l’histoire était vouée au drame dès les premières pages.

L’affiche du film est tout aussi éloquente : on y voit Gatsby, le regard fixant un point au loin, Nick Carraway sur la gauche ainsi que sa maîtresse Jordan Baker, Tom Buchanan, le mari de Daisy, ainsi que sa maîtresse Myrtle. Daisy est tout en bas, le regard sur le côté comme si tout cela ne l’intéressait pas vraiment mais d’un autre côté, sa tête est déjà tournée du côté de Tom…Elle apparaît particulièrement vulnérable, seule, dominée par cinq personnages, elle est d’ailleurs la seule qui porte des couleurs claires.

Ces premières considérations devraient déjà vous donner quelques indices quant au déroulé de l’histoire que voici :

L’intrigue :

Nick Carraway, le narrateur, explique dès l’incipit qu’en vertu de son excellente éducation, son père lui a donné ce conseil : retenir toujours son jugement et garder à l’esprit que tout le monde n’a pas joui des mêmes privilèges que lui. Par conséquent, il fut durant ses années universitaires le confident privilégié de beaucoup de ses camarades, écoutant sans jamais juger. Pourtant, au terme de ces années passées à New York, il ne peut s’empêcher de considérer avec mépris toute cette petite foule qu’il avait connue alors : Tom, Daisy, Jordan…Seule une personne demeure exempte de son dédain : Gatsby.

Nous sommes dans les années 20. Nick vient de s’installer à West Egg, la patrie des nouveaux riches qui compensent la tradition et le patrimoine dont jouissent leurs voisins de East Egg, la vieille noblesse, par une débauche de luxe tape-à-l’oeil. En ce domaine, son mystérieux voisin semble surpasser tous ses concurrents, donnant de gigantesques fêtes et bals qui se poursuivent jusque tard dans la nuit. Tous les soirs, c’est une procession interminable de voitures emmenant à leur bord tout New York venue profiter de l’hospitalité de leur hôte. Gatsby est un personnage mystérieux sur lequel circule tout un tas de rumeurs farfelues, on le dit tantôt espion, tantôt assassin, tantôt le cousin du Kaiser…

Nick entend pour la première fois ce prénom alors qu’il rend visite aux Buchanan, ses voisins de East Egg. Daisy est en effet sa cousine. On apprend dès les premières scènes que sous les dehors tranquilles et luxueux, le couple est gangrené par les rancunes, la jalousie, l’indifférence et même le scandale : Tom, l’athlète brutal et hautain au corps massif, vaguement inquiétant, entretient une maîtresse. Daisy le sait, ce n’est pas la première fois. Sous ses dehors de petite poupée superficielle, c’est une jeune femme cynique et désabusée et même sa fille ne semble guère plus éveiller le moindre intérêt chez elle. Elle apparaît comme une femme superficielle, égocentrique et influençable alors que Jordan, la golfeuse, est une femme indépendante, orgueilleuse et vaniteuse. Elle est également profondément malhonnête de son propre aveu et on ne tardera pas à apprendre qu’elle a triché lors du tournoi de golf qui l’a propulsée au rang de championne.

Tom se rend régulièrement à New York et il passe tous les jours dans la vallée des Cendres, sorte de lieu englouti à jamais sous un voile de poussière où tout est gris, des affiches publicitaires de l’opticien TJ Eckleburg qui veille tel un vigile sur tout ce petit monde aux ouvriers qui travaillent toute la journée durant pour permettre aux plus riches de noyer la vacuité de leur existence dans l’alcool et les fêtes. Un jour, il emmène Nick avec lui et s’arrête en chemin au garage de Wilson où vit sa maîtresse, Myrtle, mariée au garagiste. Ils se donnent rendez-vous à New York et c’est alors une petite fête improvisée qui s’organise dans la suite New Yorkaise de Tom Buchanan. Le narrateur décrit la soirée décadente, les convives, tous plus saouls les uns que les autres, Myrtle sotte, superficielle et matérialiste et Tom qui frappe sa maîtresse lorsqu’elle le taquine en répétant le nom de son épouse.

L’historie en serait sans doute restée là si Nick n’avait pas reçu une invitation de la part de son mystérieux voisin, Mr Gatsby. Il semble en effet qu’il ait une requête très particulière à lui présenter par l’intermédiaire de Jordan Baker : il souhaite que Nick organise un tête à tête entre lui et Daisy qu’il semble avoir connue par le passée. Il va sans dire que cette rencontre se fera à l’abri des regards et particulièrement de ceux de Tom. S’installe alors les prémices de la plus vieille histoire du monde : Deux hommes pour une seule femme…D’un côté Tom, la vieille noblesse, les traditions et l’hypocrisie et de l’autre Gatsby nouveau riche ostentatoire au passé mystérieux. On révélera par petites touches quelques fragments de la vie de Daisy et de celle de Gatsby. Le roman tourne entièrement autour de ce personnage idéaliste et ambitieux déterminé, prêt à tout pour revoir la femme qu’il aime (qu’il aime en réalité d’autant plus qu’elle appartient à ce petit monde de luxe et de richesses que Jay Gatsby, né pauvre James Gatz, convoite tant…).

Ce que j’en ai pensé :

Le Scénario : C

Un scénario plutôt classique avec le thème éternel du triangle amoureux. Il faudra l’histoire extraordinaire du futur Jay Gatsby pour apporter une touche de spécificité à l’intrigue. Ce n’est pas un hasard si le roman porte son nom : l’histoire tourne majoritairement autour de lui. Son personnage a d’ailleurs été en partie inspiré de l’auteur qui, pour impressionner la femme qu’il aimait a accumulé gloire et richesses. Heureusement, les nombreux rebondissements de l’intrigue permettent au récit de demeurer vivant, rythmé et original surtout dans la deuxième partie.

Les Personnages : A

Nous avons des personnages relativement complexes, de Gatsby à Daisy en passant par Tom et Jordan. Le personnage le plus travaillé est bien sûr Gatsby lui-même et la première partie se concentre sur le mythe qui entoure le personnage. C’est un personnage fascinant qui se détache très clairement des autres de par son honnêteté, son ambition, sa volonté et la force de son rêve qu’il est bien déterminé à transformer en réalité…Daisy, comme je l’expliquais plus haut est plus complexe qu’elle n’apparaît de prime abord. Il faudra la confidence qu’elle fait au début du roman à Nick pour lui ajouter un peu d’épaisseur psychologique. Jordan également, sous son image parfaite de jeune femme athlétique, brillante et dédaigneuse est plus que ce qu’elle semble être. On la décrit d’ailleurs comme ayant le menton légèrement relevé comme si elle tenait en équilibre un objet à la pointe de son menton sur le point de se briser. Cet objet, comme nous le comprenons plus tard, c’est elle-même, l’image qu’elle s’est forgée en partie sur des mensonges…Au final, cette complexité permet au lecteur de s’attacher aux personnages à part peut-être à Tom qui apparaît dès le départ comme une brute insensible.

Le Fond : B

Nous avons avec Gatsby le magnifique une très bonne représentation des années folles aux Etats-Unis : le Jazz age. Le narrateur gagne en esprit critique au fur et à mesure que l’intrigue progresse et le regard qu’il pose à la fin de l’intrigue est finalement assez juste. Il dénonce l’hypocrisie et la nonchalance de ce milieu qui profite et jouit sans limites, sans jamais considérer les conséquences désastreuses engendrées par leur sottise imprudente. On retrouve quelques rappels historiques avec Jordan qui incarne à merveille l’esprit des flappers, ces femmes libérées du début du XXème siècle, mais aussi avec le contexte spécifique de la prohibition, des bootleggers et du trafic organisé…

Le Style : B

J’ai trouvé le style de F. Scott Fitzgerald bon mais assez inégal. On trouve parfois des phrases, des réflexions de Nick qui se fait porte-parole de l’auteur particulièrement profondes comme le célèbre excipit : « So we beat on, boats against the current, borne back ceaselessly into the past ». Ces phrases puissantes sont malheureusement rares et cohabitent avec un style plutôt simple et dépouillé au final. 

Accessibilité : B

Gatsby le Magnifique est un roman plutôt accessible même en VO. Le style n’est pas très compliqué et le roman est très court. L’auteur ne se perd pas en descriptions sans fin et l’intrigue progresse assez vite, surtout passée la première moitié. C’est un livre que je n’ai eu aucun mal à terminer et certains passages m’ont vraiment happée. Je ne peux que le conseiller aux étudiants anglicistes en début de licence.

Sexismomètre : C

Un livre correct pour l’époque du point de vue de la place des femmes. Je n’ai relevé aucun aberration, rien qui ne m’a choqué. Les femmes sont relativement présentes et elles jouent une certaine part dans l’intrigue, même si c’est la plupart du temps en tant qu’objet de la convoitise des hommes.

Général : B

Une petite lecture rapide qui s’est faite ma foi sans difficultés. Gatsby le Magnifique n’était pas réellement une découverte pour moi, je connaissais déjà l’histoire. Ce n’est pas un chef d’oeuvre qui marquera à jamais ma mémoire mais c’est un livre qu’il est bon de lire une fois dans sa vie.

En Bref :

J’ai longtemps repoussé la lecture de ce grand classique. Aujourd’hui c’est chose faîte et je dois dire qu’il fut sans surprise majeure. Le livre était assez fidèle à l’idée que je m’en faisais. Je le recommande tièdement, c’est un petit classique qui passe bien mais pas un brillant chef d’oeuvre comme peuvent l’être d’autres ouvrages. Il a au moins le mérite de se terminer rapidement. En attendant et au risque de faire grincer des dents les puristes, je ne peux que vous conseiller l’adaptation cinématographique de Baz Luhrmann car bien que dissonant et anachronique sur certains points, les prises de vue, l’esthétique du film, la musique et l’atmosphère restituent assez fidèlement celle du livre. Je ne serais d’ailleurs pas étonnée si vous trouviez cette époque étonnamment proche de la nôtre….

A bientôt 😉

 

L’Etabli, Robert Linhart

Ce dimanche, je vous propose une lecture un peu différente, un récit hybride entre l’enquête sociologique, le manifeste politique, le témoignage et le roman : L’Etabli de Robert Linhart.

Nous sommes à la fin de l’été 2018. Je tombe sur une super vidéo de l’équipe du Mock qui fait, comme toujours, de l’excellent travail et me propose quelques idées lectures, ma foi bienvenues. Je trouve parmi ses recommandations un titre dont le résumé m’intrigue, c’est L’Etabli (voir ci-dessous à 9’47).

C’est un lecture un peu différente et surtout très délicate à aborder puisqu’elle concerne un sujet sensible sur lequel on s’enflamme en général très vite : la politique. L’auteur est évidemment de parti pris puisqu’il est ouvertement communiste et il s’installe dans une usine parisienne dans le but d’exhorter à la grève. Il se décrit lui-même, ou plutôt se rêve, comme un « agitateur ardent ».

L’intrigue :

Au lendemain de la Révolte de mai 68, un brillant Normalien élève notamment de Louis Althusser choisit de « s’établir » dans une usine de construction automobile Citroën afin d’exciter la révolte et la grève de l’intérieur.

Il y décrit le travail à la chaîne, brosse une sorte de portrait de ses confrères manœuvres et ouvriers, dénonce le racisme ouvert des supérieurs. On y découvre une gigantesque machine qui avale d’un côté la force de travail que ces hommes et ces femmes sont contraints de vendre pour survivre et recrache, d’un côté des 2 CV flambant neuves, de l’autre, des ouvriers usés, épuisés, englués dans une sorte de routine aliénante. On remarque dès le départ l’angle ouvertement militant sous lequel l’auteur décrit cette usine et si notre esprit critique nous fait de prime abord nuancer ses propos, les faits alignés comme autant de preuves apportées nous démontrent clairement l’aspect profondément autoritariste de cette usine, répressif même. Très vite, un véritable bras de fer s’engage entre les ouvriers et la hiérarchie Citroën. La pomme de discorde, c’est cette récupération que Citroën impose à ses travailleurs : suite aux événements de mai 68 durant lesquels l’usine toute entière s’était mise en grève, les patrons avaient concédé une partie du salaire des mois qui n’avaient pas été travaillés, mais voilà qu’un peu plus tard, on leur demande de « récupérer » ces heures en travaillant chaque jour 45 min de plus gratuitement. La moitié de ces heures de travail viendront rembourser la perte des mois de grève, l’autre sera purement bénévole comme une sorte de punition pour ceux qui ont osé s’élever contre l’ordre Citroën.

L’auteur, qui a commencé entre temps à amasser des soutiens, saisit ce prétexte pour débuter sa grève. Il ne peut ici compter sur aucun des deux syndicats ouvriers : ni la C.G.T. jugée trop molle, ni la C.F.T. qui est le syndicat officiel de Citroën truffée d’espions à la solde de Citroën, opposé à toute forme de contestation. Il peut heureusement s’appuyer sur ses camarades du Front grâce auquel il forme le comité de base : Christian, le Breton; Georges, Stepan et Pavel, les trois Yougoslaves qui travaillent de concert au carrousel et enfin Primo, le Sicilien.

Commencera un travail parallèle, une lutte de tous les instants où il faut saisir les quelques minutes de pause, les trois maigres quarts d’heure de pause déjeuner, les quelques secondes même qu’on aura réussi à gagner en s’avançant sur sa production pour aller inlassablement prêcher le débrayage (le fait de finir à cinq heures et quart au lieu de six heures), convaincre les autres du mérite de la grève et surtout, essayer de faire plier les patrons.

Ce que j’en ai pensé :

Le scénario : –

Difficile de noter une intrigue qui n’est que le récit de faits réels. Il n’y a ici aucun artifice littéraire, aucune fiction, simplement des faits bruts montés et agencés à la façon d’un documentaire. Cela n’empêche pas le lecteur de se sentir happé par les différents événements, enrôlé en quelques sortes dans cette grève au côté des ouvriers et de joindre ses prières au leurs pour le succès de leur grève et de leurs revendications.

Le Style : A

L’Etabli c’est à la fois très simple, sans termes trop techniques dans la construction automobile, domaine dans lequel l’auteur, tout comme nous, est un néophyte, et très beau. A travers quelques métaphores et une poignée d’images, l’auteur parvient à décrire la poussière, la fatigue la répression, l’ordre de la chaîne, la camaraderie entre ouvriers, leurs efforts désespérés pour faire plier leur hiérarchie, la petitesse et le despotisme de ces hommes médiocres improvisés petits chefs, véritables tyrans des bacs à sable qui prennent un malin plaisir à harceler les ouvriers…Le style est juste, simple et percutant, ponctué de jurons et d’exclamation qui sont autant de cris du cœur. Les choses sont décrites avec, certes un militantisme assumé, mais jamais sans pathos, sans misérabilisme ou condescendance…A mi-chemin entre documentaire et roman, c’est à mon sens un exercice de style réussi.

Les Personnages : –

Encore une fois, on ne peut pas vraiment juger des personnages comme on le ferait pour un roman car les personnes décrites, si leurs noms ont été changées pour des raisons évidentes d’anonymat, sont bien réels. On rencontre une foule de personnes, toutes avec leur histoire personnelle, leur caractère, leur mentalité, leurs origines aussi puisque l’usine est un véritable pot pourri de cultures différentes. En quelques phrases l’auteur décrit les aspects les plus saillants de leur personnalité, du Sicilien révolté et militant au manœuvre kabyle venu gagner un peu d’argent en France en passant par le vieil ouvrier qui attend la retraite…C’est toute une kyrielle de personnages qui viennent animer cette usine et jouer leur rôle dans cette intrigue. Ce sont des hommes et des femmes, chacun représentés avec beaucoup de respect et d’humanité, non comme les rouages d’une gigantesque machine mais comme des individus aux itinéraires différents. L’auteur s’exclame d’ailleurs à un moment que le bourgeois s’imagine être le seul à avoir son histoire et son parcours mais qu’il n’en est rien : tout le monde à une histoire.

Le Fond : C

Je suis un peu plus partagée sur ce point car si j’y ai trouvé ce que je cherchais, à savoir une immersion dans le quotidien d’ouvriers prisonniers de l’usine, j’ai trouvé beaucoup des descriptions un peu trop criantes de parti pris. J’ai beau être en accord avec les sympathies idéologiques de l’auteur – inutile de le cacher j’imagine- j’aurais aimé un peu plus d’objectivité et en cela, c’est davantage une ouvre militante qu’un réel documentaire. J’aurais aimé avoir le point de vue des chefs ou des ouvriers qui ont refusé la grève pour ajouter un peu de contradiction. Si on traite cette oeuvre comme un roman, il y a un fond politique fort, c’est indéniable, mais si on le traite comme un documentaire, une enquête sociologique, c’est à la fois biaisé et incomplet. Le (bon) chercheur émet des hypothèses et ensuite les confirme ou les infirme grâce à des expériences mais il restent ouvert quant aux résultats. Le militant part d’une certitude et l’expérience ne servira qu’à justifier à posteriori cette intuition de base. On est plus dans cette seconde option selon moi et si c’est un bon roman, c’est un mauvais travail de recherche.

Accessibilité : B

C’est un petit roman, très court et très accessible. Il ne fait que 150 pages à peine, ce qui est très court, et ne contient aucun lexique spécifique. Cela en fait une oeuvre facile à aborder car elle est également rythmée et bien organisée en chapitres.

En Général : B

Un petit roman que j’ai trouvé particulièrement éclaircissant sur les techniques employées par Citroën pour casser la grève et les individus. Si la démarche de l’auteur me parait contestable (je viens d’apprendre après vérification que « questionnable » n’existait pas, c’est juste une mauvaise traduction de l’anglais « questionable ») sur certains points, cela reste une description que j’imagine assez fidèle de l’usine. A découvrir donc si vous en avez l’occasion.

En Bref :

J’ai pris beaucoup de plaisir lire l’Etabli. J’ai été transportée l’espace de quelques pages dans le quotidien de ces hommes et de ces femmes. J’ai suivi avec appréhension la grève et j’ai même pleuré devant le sort réservé à Primo, le Sicilien, sans doute parce qu’étant d’origine italienne, j’ai entendu plus d’une fois ces mots « sale ritale » qui sont devenues une partie de mon identité. Encore une fois, c’est à lire. Peu importe vos sympathies idéologiques, on ne peut rester indifférent devant le sort de ces ouvriers.

Le Mot de la fin :

Après ce tour d’horizon de toutes les techniques toutes plus retors les unes que les autres pour briser, surveiller et exploiter l’ouvrier au maximum, j’ai eu envie d’une petite pause musicale. Je vous propose donc ce petit classique à écouter sans modération 😉

Les Raisins de la Colère, John Steinbeck

Me revoici avec un grand classique de la littérature américaine. Ce dimanche, je vous présente « Les Raisins de la Colère« , un roman tristement réaliste sur les conséquences de la plus grande crise financière.

Les Raisins de la colère.jpeg

Voilà presque deux mois que je n’avais rien publié et si je n’ai pas totalement cessé la lecture, le peu que je lisais ne présentait guère d’intérêt pour ce blog. J’ai préféré attendre de venir à bout de ce roman avant d’en publier mes impressions. Je dois dire que cela n’aura pas été une mince affaire. Ce ne sont pas ses quelques 500 pages qui m’ont rebutées mais plutôt sa langue (à ma décharge, cela faisait longtemps que je n’avais rien lu en VO) inspirée du parler des paysans, le rythme, assez lent, au gré du long périple des Joads à travers les Etats-Unis et bien sûr le fait que j’ai repris le travail à plein temps ce qui ne me laisse plus beaucoup de temps pour lire…

Pourtant, au terme de sa lecture, je dois dire que j’en ai été assez satisfaite. Sans le qualifier de chef d’oeuvre, j’ai apprécié les thèmes qui y sont développés, ses personnages, fiers et forts en dépit des circonstances et l’humanité qui s’en dégage…J’ai lu il y a très longtemps « Des souris et des hommes » et je crois (d’après mes vagues souvenirs du roman…) avoir préféré « Les Raisins de la Colère« , plus politique sans doute.

L’intrigue :

Nous sommes aux Etats-Unis, dans l’Oklahoma, dans les années 30 sous l’administration Hoover. Les Etats-Unis, comme vous le savez sans doute, s’enlise dans la Grande Dépression après le krash boursier de 1929. Le monde agricole subira de plein fouet les conséquences de la crise financière et l’explosion du chômage, la chute des indices boursiers ainsi que les mauvaises conditions climatiques (sécheresses, tempêtes de poussières (voir image tout à droite)…). Dorothea Lange, une photographe illustrera très bien la misère qui s’ensuivra, ces milliers des familles précipités sur les routes en quête d’un avenir meilleur vers les Etats de l’Ouest. Vous trouverez ci-dessous quelques uns de ses clichés les plus célèbres.

L’intrigue s’ouvre sur Tom Joad, jeune homme récemment libéré de prison où il purgeait une peine après avoir tué un homme en légitime défense. Il rencontre Jim Casy, ancien pasteur qui a perdu la foi mais pas l’habitude de faire des sermons et ensemble, ils retrouvent la famille Joad : Grandma, Grandpa, Ma Joad, Pa Joad, Uncle John, Noah (frère de Tom), Al (frère de Tom lui aussi), Rose of Sharon, la soeur de Tom enceinte de son mari Connie, et les deux benjamins Ruthie et Winfield. La famille est sur le point d’être expulsée de la ferme qu’elle occupait depuis plusieurs générations, écrasée par les dettes. Ils achètent un vieux tacot une fortune (les concessionnaires automobiles profitant bien sûr de la situation pour vendre des épaves une petite fortune, sachant pertinemment que les migrants ne connaissent rien aux voitures et qu’ils ne sont de toutes façons pas en position de négocier) et ils entassent le peu qu’ils ont pour voyager jusqu’en Californie où ils trouveront leur promet-on du travail bien payé à ramasser des fruits.

Ce ne sera bien sûr pas aussi facile et ils devront faire face à de nombreuses désillusions avant d’arriver là-bas. Certains membres quitteront définitivement la famille, d’autres mourront…En chemin on leur dira que tout est faux, il n’y a pas de travail en Californie : les migrants sont trop nombreux et le travail trop rare pour tous les nourrir. Des hommes et des femmes travaillent toute la journée pour un morceau de pain et quelques os…La famille persévère malgré tout. Son unité ainsi que le sentiment de camaraderie qui les lie aux autres migrants qu’ils rencontrent sur les routes leur donneront la force de continuer. Ils rencontreront le racisme, la méchanceté, la cupidité, l’incompréhension, la peur des propriétaires terriens qui ne redoutent qu’une seule chose : que les migrants s’unissent et, poussés par la faim, ne viennent les déposséder de ces terres que leurs ancêtres avaient eux-mêmes arrachées aux Mexicains.

Autant vous prévenir tout de suite, ce n’est pas une lecture légère, c’est un roman engagé et tristement actuel sur la misère et l’exploitation, sur ces hommes et ces femmes contraints de prendre la route et auxquels on donne le noms de migrants ou d' »Okies » comme pour les dépouiller du peu d’humanité qui leur reste…Vous y trouverez de la cruauté, du rejet, de l’ignorance mais aussi de la force, de la persévérance en dépit de circonstances malheureuses, de l’unité, de la générosité et une humanité incroyable qui se dégage de chacun de ses personnages, unis malgré tout, fiers et honnêtes, refusant de s’abaisser à voler ou à demander la charité. C’est un roman émouvant et bien écrit, le chef d’oeuvre d’un auteur qui a bien mérité son Prix Nobel de littérature.

Ses Forces et ses Faiblesses :

Intrigue : C

L’intrigue est bien menée, cohérente, fluide et logique. Les événements s’enchaînent en respectant une certaine cohérence, un fil rouge et pourtant, on ne peut faire abstraction d’une certaine longueur, un rythme qui s’essouffle très vite…On observe un certain nombre de répétitions dans les événements qui lasse. Les chapitres sont en général intercalés : un chapitre nous présente les progrès du périple de la famille Joad et le chapitre suivant, beaucoup plus court, donne toujours une vision plus globale des autres migrants ou d’événements détachés et pourtant liés. Dommage également que les chapitres soient assez mal découpés. Certains sont très longs et cela ne facilite pas la lecture.

Personnages : B

Je regrette des personnages un peu stéréotypés et unicaractériels. Chaque personnage représente quelque chose de bien particulier (la voix morale de l’histoire pour Jim Casy, la famille pour Ma Joad, la culpabilité pour Uncle John…) et ils évoluent très peu à part peut-être le héros, Tom Joad qui gagne en conscience politique aux côtés de Jim Casy. Ce n’est pas un roman psychologique mais bien un roman qui cherche à faire passer une idée et à l’image des romans épiques, un personnage représente souvent un trait de caractère ou un vice ou au contraire une vertu. Cela donne une dimension universaliste au récit. Dernier bémol : la fin du récit qui s’arrêtent un peu en plein milieu sans offrir de réelle résolution de la situation des Joad. On ne sait pas réellement ce qui leur arrive, quel sera leur sort…On sent bien que l’intrigue n’est pas la préoccupation principale de l’auteur.

Fond : A

J’ai beaucoup aimé ce roman pour les valeurs qu’il transmet. On est plongé dans le quotidien d’une famille extrêmement pauvre et pourtant courageuse. On se rend compte de la valeur de choses que l’on considère comme acquises comme pouvoir prendre une douche, avoir un toit au dessus de la tête, manger à sa faim…C’est une vision terrifiante de réalisme mais jamais misérabiliste ou larmoyante je trouve. La famille reste digne sur la route malgré les épreuves. On a également une vision en demi-teinte du monde et des hommes avec d’un côté le racisme et la méchanceté et de l’autre la générosité, l’altruisme et les deux faces de la même pièce se côtoient toujours. J’ai beaucoup aimé la vision politique de ce roman également mais c’était un pari facile étant donné mes sympathies idéologiques. La réponse aux fermiers qui paient leurs ouvriers une misère et n’hésitent pas à tirer un maximum de profit de leur misère est l’unité des travailleurs, la grève, la concertation…Je trouve dommage en revanche d’avoir titré ce roman « Les Raisins de la Colère » car tout au long du roman on nous répète que la colère monte chez les travailleurs mais au final, à aucun moment ils ne se rebellent…

Style : A

« Les Raisins de la Colère » c’est beau et bien écrit. On a des métaphores puissantes au service de la description des personnages ou de la nature qui leur donne toute leur force. John Steinbeck a le don de bien expliquer les choses, quand il compare les banques à une espèce de monstre indépendant par exemple qui veut toujours plus d’argent, un monstre qui n’est jamais rassasié et qui n’entend pas les lois des humais, la compassion, la pitié…Les dialogues sont toujours très vrais, très crédibles dans leur parler réel avec l’argot des fermiers. C’est une force de ce roman et un tour de force de la part de Steinebeck d’alterner l’argot des fermiers, le parler du quotidien et le langage poétique et littéraire.

Longueur : D

Le roman est inutilement long comme je le disais plus haut, les événements se répètent parfois et les chapitres sont mal découpés ce qui ne facilite pas la lecture.

Accessibilité : D

Accrochez-vous à votre slip parce que ce roman est loin d’être accessible. C’est un chef d’oeuvre mais il ne dévoile pas tout de suite ses secrets ! La lecture est difficile et longue, la langue vieillie et d’autant plus compliquée qu’elle s’inspire du langage parlé des Okies. Il m’aura fallu me mettre des coups de pieds aux fesses pour que je persévère malgré tout dans sa lecture qui sans être imbuvable est ardue.

Sexismomètre : A

Comme je suis heureuse de vous annoncer que pour une fois, je suis convaincue d’être face à un ouvrage féministe, un texte qui n’est pas militant et qui pourtant propose de nombreux personnages féminins forts et déterminés qui prennent leur place dans cette intrigue au côté des hommes. Sans être exagérés, ses personnages sont réalistes, crédibles. On citera Ma Joad qui prendra la tête des Joad, véritable citadelle, coeur imprenable de la famille qui bien que reléguée aux tâches domestiques influencera le roman, Rosasharn (Rose of Sharon) qui accédera à un stade quasiment mythique grâce à cet acte de générosité dont elle fait preuve tout à la fin du roman.

En Bref :

Une lecture difficile mais très satisfaisante. Cela donne à réfléchir sur beaucoup de sujets -politiques, sociaux…Il s’en dégage au final une certaine luminosité, une force et une intensité grâce aux Joads, à la famille unie qu’ils sont. On se surprend à de nombreuses reprises à admirer ces hommes et ces femmes qui continuent d’avancer sans se décourager vers l’Ouest. On leur répète que c’est sans espoir et sans doute le savent-ils depuis le début mais cela ne les empêche pas de persévérer envers et contre tout mûs par une espèce de force surnaturelle qu’ils tirent de leurs rencontres, de leur union, du sentiment de fraternité avec les autres migrants, leurs compagnons d’infortune. Je pense qu’il faut le lire au moins une fois dans sa vie car c’est vraiment un grand roman.

Le mot de la fin :

Je vous propose une conclusion musicale encore une fois avec une chanson qui me semblent coller merveilleusement à l’atmosphère du roman. On y retrouve la même force, la même dignité dans le voyage, le sentiment d’appartenance à un groupe, la thématique du périple…C’est avec joie que je vous fait découvrir ce titre. En attendant je vous dis à bientôt pour une nouvelle critique avec pour la semaine prochaine (j’espère…) un roman français plus court à mi-chemin entre la sociologie, le témoignage et le documentaire…

Le dernier de la Saga du Cimetière des livres oubliés : Le Labyrinthe des esprits, Calos Ruiz Zafon

Ce dimanche, je vous retrouve avec grand plaisir pour un nouvel article sur un dernier challenge de l’été : Le Labyrinthe des Esprits. Impossible de ne pas me laisser séduire par le nouvel opus de cette saga que j’ai adorée, en particulier l’Ombre du Vent, et pourtant, au terme de ses quelques 840 pages, je me dis que c’était peut-être le livre de trop…

Il m’aura fallu de longues semaines pour parvenir à bout de ce pavé (grand format s’il vous plait…) mais j’y suis enfin arrivée. Il y a de cela un quart d’heure, j’ai tourné la dernière page de ce livre qui m’a vraiment pesé pour des raisons que je vais détailler et qui en plus m’a offert une magnifique faute d’orthographe page 838 comme un ultime crachat au visage…J’ai eu l’impression un peu tordue d’avoir violé un livre qui s’est débattu et si je fais cette comparaison abjecte, vous allez vite voir que ce n’est pas anodin…

Le labyrinthe des esprits

L’Intrigue :

Ce dernier opus s’ouvre sur les personnages des précédents opus et on retrouve Daniel Sempere, Béa son épouse et leur charmant bambin sans oublier Fermin. Après une brève introduction, changement d’époque et de décor pour un retour sur la jeunesse de Fermin jusqu’à sa rencontre avec une petite fille prénommée Alicia qui se cramponne à son livre, Alice au pays des merveilles dans cette Barcelone frappée par la guerre et les bombardements. Nouveau virage à 360° pour la partie suivante qui met en scène un ministre nommée Valls quelques années plus tard qui donne une grande réception dans sa villa gigantesque nommée en l’honneur de sa fille adorée : Mercedes. Nouvelle partie et nous retrouvons une Alicia qui a survécu aux bombardements ne gardant comme seul séquelle qu’une blessure à la hanche. Après avoir grandi dans la rue, notre héroïne a rejoint un mystérieux personnage du nom de Léandro pour qui elle travaille comme agent. Alicia est chargée par Léandro d’enquêter sur la disparition de Valls, le ministre. Seule condition : elle doit coopérer avec un vieux policier, Vargas. De Madrid à Barcelone, Alicia et Vargas remonteront la piste de Mauricio Valls et fouilleront dans les secrets les plus sombres des hauts dignitaires de cette Espagne corrompue…Entre roman gothique et polar, le Labyrinthe des Esprits nous entraîne à travers un enchevêtrement d’histoires annexes en quête de la vérité.

Ce que j’en ai pensé :

Scénario : A :

L’histoire comme toujours est complexe, elle regorge de détails, de personnages secondaires et de rebondissements. On découvre peu à peu les éléments du puzzle. La clé du mystère nous est donnée et plus encore car Alicia et Vargas se retrouve embourbés dans une affaire qui les dépassent et pourrait bien leur coûter la vie. Le scénario comme toujours est travaillé et il surprend toujours par ses retournements de situation, ses révélations inattendues et ses dangers insoupçonnés. Dommage qu’au terme de la lecture, le tout demeure un peu confus à cause de la trop grande quantité d’éléments.

Personnages : B :

Le Labyrinthe des Esprits nous présente de très nombreux personnages tous hauts en couleurs. Tous sot différents, chacun à sa mentalité, sa psychologie…Dommage que certains personnages soient vraiment trop clichés comme Vargas, le vieux policier au passé difficile, Alicia, la femme fatale sulfureuse qui fait tourner la tête des hommes, Daniel Sempere et l’éternel ex petit garçon qui veut venger sa mère assassinée, Juan Sempere le vieux veuf atterré par la mort de son épouse…On se promène de clichés en clichés et c’est assez désagréable de voir un remix des sempiternelles rengaines remixés et resservies froides…

Style : B :

Zafon a un style bien à lui. Il a le don de plaisanter de tout en jouant sur le décalage entre un style littéraire, parfois même ampoulé et le fond grivois parfois. Ce sont 840 pages qui passent assez vitre grâce à une écriture fluide et drôle, pleine d’esprit à la manière de ses personnages. Les images sont souvent très belles et les décors ainsi que les personnages sont décrits avec finesse et poésie. C’est comme toujours, un très agréable moment.

Profondeur : D :

Il y a bien sûr les nombreuses références littéraires pour ajouter au fond, ce qui en fait un peu plus qu’un roman de plage mais on ne va pas se mentir, ce n’est pas de la grande littérature non plus. Hormis le plaisir de la lecture et le frisson de l’enquête, vous ne devriez pas en tirer une grande révélation philosophique sur le sens de votre existence. Je regrette un peu le fond historique qui n’a pas été suffisamment exploité à mon goût et Zafon avait pourtant un super sujet avec l’Espagne franquiste…

Accessibilité : C

C’est assez accessible en raison de son style facile et son histoire abordable, pleine d’action et de rebondissements qui ne devraient pas lasser les petits lecteurs qui aiment quand les choses vont vite. Les parties sont cependant assez inégales, Zafon ne parvient pas toujours à maintenir l’intérêt du lecteur à cause d’une histoire trop longue et de parties trop déconnectées les unes des autres pour permettre une réelle cohérence. La taille du pavé risque d’en rebuter plus d’un et pour ma part j’ai trouvé vraiment ça inutilement long

Sexismomètre : D :

Ce roman m’a décidé a présenté une nouvelle catégorie dans mes billets à savoir la dose de préjugés sexistes que vous allez absorber (un peu comme le rayonnement nucléaire…). Ce roman m’a vraiment fâchée avec Zafon, chose difficile car j’aimais pourtant beaucoup cet auteur, mais ce livre est vraiment insupportablement sexiste. Je sais, c’est ce que je dis de pratiquement tous les livres, mais c’est vraiment insupportable en temps que femme de lire autant de romans qui n’ont clairement pas été écrits pour nous…

Ca commençait bien avec un personnage féminin plutôt fort : Alicia et une dénonciation de la société patriarcale de l’époque : impossibilité d’ouvrir un compte en banque pour une femme alors le droit de vote on en parle même pas. Pourtant, peu à peu le livre s’engouffre dans les préjugés sexistes et Alicia, montrée au départ comme une femme forte est finalement sans cesse chaperonnée par des hommes, des mentors ou des protecteurs. On sur-sexualise complètement cette héroïne sur laquelle tous les hommes ne peuvent s’empêcher de fantasmer un peu comme si elle n’avait de valeur que son appétence sexuelle…Rien ne nous sera épargnée : la description de ses sous-vêtements, les scènes durant lesquelles les personnages prennent du bon temps chez les putes jusqu’à cette scène finale qui m’a fait hurler : Daniel commettra l’irréparable et violera son épouse (pour rappel, quand une femme se débat et qu’elle vous demande d’arrêter, elle n’est pas consentante et c’est par conséquent un viol). Il n’en est pas fier et l’auteur montre bien que ce n’est pas quelque chose d’honorable et pourtant…On passe bien vite dessus au regard de la gravité de l’acte. Il s’excuse et hop, c’est reparti comme en quarante, voilà notre petit couple reparti sur les eaux tranquilles du bonheur conjugal…On explique à M. Zafon que le viol est un crime extrêmement grave, y compris le viol conjugal, jugé aux assises au même titre qu’un meurtre et puni de quinze ans d’emprisonnement ? Je ne parlerais même pas de Fermin et de libido proche de l’explosion qu parle toujours de faire l’amour à sa femme un peu comme si elle n’était qu’une témoin passive de son époux qui lui monte dessus pour assouvir ses désirs. Que dire des nombreuses références aux infirmières auxquelles il pince les fesses sous la plume amusée de l’auteur qui a l’air de trouver que c’est la comble de la virilité (je le rappelle, toucher les fesses d’un femme qui n’est pas consentante c’est une agression sexuelle et ce n’est pas quelque chose qui est pris à la légère) ? A l’heure ou de nombreuses femmes s’expriment pour dénoncer la culture du viol et les comportements de prédateurs de certains hommes, ce roman est de très mauvais ton et on ne peut s’empêcher de se dire que certains n’apprendront jamais.

Général : B

On étant parfaitement objective, ce roman est moins bon que les précédents car moins bien construits (on a l’impression que l’auteur se force un peu à le rattacher à sa saga mais ce n’est pas naturel) mais il demeure un roman agréable. Néanmoins, je ne peux passer sur cette scène odieuse de viol qui n’a pas l’air de choquer l’auteur plus que cela.

Conclusion :

Ce roman sera, je le pense, le dernier que je lirai de Zafon. Peut-être aurait-il dû s’arrêter au Prisonnier du Ciel qui était très réussi et ne pas gâcher ainsi cette saga avec ce livre qui sent le manque d’inspiration, le recyclage d’idées et l’artificialité. Je vous le conseille cependant si vous souhaitez passer un bon moment et si vous n’êtes pas allergique comme moi aux vieux réacs pétris de morale patriarcale aux relents de culture du viol. Dommage car ce livre avait beaucoup d’atouts…

 Un dernier petit mot :

J’ai failli oublier mais c’est mon deuxième challenge de l’été que je finis in extremis. J’aurais aimé en faire un de plus mais le temps m’a malheureusement manqué…

Pavé de l'été